Sur 40 000 hectares, les vignobles des Côtes du Rhône produisent des vins aussi nombreux que variés. Ils vont bien au-delà du petit vin de comptoir que chacun a déjà croisé. Un périple de quelques jours nous a permis de comprendre les nouveaux côtes-du-rhône.

Derrière la bouteille, c’est Claire Delon,
oenologue du domaine Notre-Dame de Cousignac.

La Pointe de l’Ardèche : Domaine Notre-Dame de Cousignac
Plus connu pour ses vins d’AOC côtes-du-vivarais, le sud de l’Ardèche, où nous débutons notre périple, produit aussi quelques côtes-du-rhône. C’est un coin où il fait sensiblement plus frais que dans les appellations situées plus au sud de la vallée du Rhône, avec une pluviométrie plus importante qu’à Châteauneuf-du-Pape. Nous sommes allé rencontrer l’équipe du domaine Notre-Dame de Cousignac, qui tire son nom d’une jolie chapelle presque cachée dans la verdure, sur un coteau qui mêle vignes et garrigues. Le Rhône est tout près, à deux kilomètres à l’est. La famille Pommier est implantée là depuis 1780. Ils ont été les premiers en Ardèche à arrêter les pesticides, dans les années 1970, et à se faire certifier bio, en 2007. C’est Raphaël Pommier qui exploite le domaine avec l’aide du groupe Ogier depuis 2004. Claire Delon, jeune oenologue diplômée de Supagro, supervise les vinifications. Elle privilégie la fraîcheur avec des vendanges effectuées de nuit, un égrappage total, un levurage pour contrôler la fermentation et pas d’élevage sous bois. Le côtes-du-rhône standard est de bonne facture, mais c’est surtout le côtes-du-rhône villages qui sort du lot. Il vient d’obtenir sa mention géographique Saint-Andéol et se montre extrêmement policé, avec des petits tanins onctueux. Le domaine s’amuse également à faire une cuvée Vinolithic (côtes-du-rhône villages), la seule à reposer quelques mois en barriques, logée dans une grotte à quatre-vingt mètres sous terre, à douze degrés, avec 80 % d’humidité. Le 2015 est une belle réussite. Si le vin blanc reste marginal, il ne faut pas le sous-estimer.
Le domaine replante actuellement pour pouvoir fournir plus de côtes-du-rhône blancs. Ils produisent deux cuvées, l’une avec les vignes du nord, l’autre avec les vignes du sud. La première se distingue par son grillé, dû à un surplus de marsanne, et par sa fraîcheur portée par une amertume finale. Les vins du domaine se situent dans le haut de gamme de l’appellation, soit entre dix et quinze euros, mais ça les vaut largement.

Les Gardois : Les Coopératives de Laudunchusclan et Estezagues

Au sud de l’Ardèche, on trouve la partie est du département du Gard, bien pourvue en vins d’AOC côtes-du-rhône. Premier arrêt à Chusclan qui abrite une cave coopérative qui réunit les vignerons des deux mentions géographiques Laudun et Chusclan. Les bâtiments, en travaux, assez symptomatiques de ces coop’ qui ont connu leur essor après guerre, ne paient pas de mine. Et pourtant, Laudun-Chusclan Vignerons, c’est la cave du XXIe siècle. Il faut dire que son président, Philippe Pellaton, est aussi le vice-président pour la viticulture de l’organisme interprofessionnel des AOC de la vallée du Rhône (Inter Rhône), par ailleurs présidé par Michel Chapoutier. Le type, la cinquantaine énergique, a tout du manager de l’ère macronienne. Il ne dépareillerait pas dans une tour à La Défense. La coopérative est d’ailleurs gérée comme une multinationale, avec directrice de la com’ tirée à quatre épingles, clef USB bourrée d’infos et gamme de vins au marketing très appuyé. En dix ans, Laudun-Chusclan Vignerons est passé de deux millions de bouteilles à huit millions, avec un programme d’investissements de quinze millions, dont neuf ont déjà été réalisés. L’idée est de monter en gamme et de se développer à l’export, qui représente déjà un gros tiers du volume commercialisé. Les vins sont dans le même esprit : techniquement très maîtrisés et destinés à plaire au plus grand nombre. En clair, personne ne sera jamais déçu en achetant une bouteille de Laudun-Chusclan, même si on peut regretter que l’hyper-maîtrise technique puisse prendre le pas sur une approche plus “terroiriste”. Ce qui est une garantie pour le consommateur est parfois un renoncement pour le journaliste. Aboutissement ultime de cette volonté de maîtrise, la collection Villa, soit trois vins issus des meilleures barriques qui reprennent des éléments visuels liés à la présence de l’Empire romain dans la région. Des vins de très bon niveau, avec des touchers de bouche très travaillés et des élevages poussés, qui expriment bien la volonté de la cave de se positionner comme un fournisseur fiable et qualitatif.

À quelques dizaines de kilomètres au sud de là, entre Avignon et le pont du Gard, on trouve une coopérative réputée qui défend l’appellation côtes-du-rhône villages Signargues, créée en 2005, caractérisée par un plateau pierreux recouvert de galets roulés rougis à l’oxyde de fer, et non pas du sang des Sarrasins qui ont trouvé là à qui causer en la personne de Charles Martel. Changement radical d’ambiance, Les vignerons d’Estezargues n’ont même pas un site internet à jour. Mais ils ont des terroirs et savent vinifier, c’est l’essentiel. On est reçu par la directrice commerciale export, Aude Ferrier, qui nous raconte plein d’histoires avec son accent chantant, comme le fait que la production est à 70 % en bio. Elle est bientôt rejointe par l’actuel président, Frédéric Vincent, assez débonnaire, qui nous indique que le bio représente un peu plus de 50 %. On a un petit sourire pour Aude qui est à la fois commerciale et du Sud. Elle a légèrement extrapolé sur les futurs apporteurs labellisés bio. La coopérative est dynamique. Pas seulement parce qu’elle ne regroupe que dix gros apporteurs, ce qui rend les décisions plus faciles, mais aussi parce qu’elle a eu dans le passé un directeur entreprenant qui l’a mise sur de bons rails. Jean-François Nick a été précurseur. Sous sa direction, la cave est sortie du vrac pour faire de la bouteille, s’est mise à la lutte raisonnée avant de passer au bio, et a commercialisé ses vins en fonction des domaines. En clair, chaque apporteur voit 30 à 40 % de ses raisins commercialisés dans les cuvées qui portent son nom. Mais question vinification, tout le monde est logé à la même enseigne. Et c’est le terroir qui parle. L’AOC côtes-du-rhône Signargues, c’est uniquement du rouge, avec un minimum de 50 % de grenache. La cave commercialise aussi des côtes-du-rhône génériques dans toutes les couleurs. On retient Domaine des Fées 2016, moitié grenache, moitié syrah, puissant, mais avec un joli toucher de bouche et Domaine des Bacchantes 2016, à dominante de syrah, au très joli soyeux. En côtes-du-rhône villages Signargues, Domaine de Sarrelon 2016, avec ses notes d’orange sanguine qui viennent chatouiller le nez. La bouche est toute en tannins fins et caressants. Enfin, Domaine de la Montagnette 2016 nous a également interpellé avec un côté fruité tout en élégance. Tous ces vins coûtent moins de dix euros et sont d’un rapport qualité-prix étonnant. Pas étonnant que les locaux soient contents de se fournir là.

Domaine du Bois de Saint-Jean
Au domaine du Bois de Saint-Jean. Joseph Anglès et ses fils Vincent et Xavier

Les Rocailles de Gadagne : Domaine du Bois de Saint-Jean

On repasse le Rhône, à l’est toute, pour se diriger vers la zone la plus méridionale des territoires dévolus aux côtes-du-rhône, petit coin où l’on trouve Saint-Saturnin-les-Avignon, Châteauneuf-de-Gadagne et Caumontsur-Durance qui, comme son nom l’indique, voit son coteau se jeter dans la Durance. Cette appellation villages bénéficie depuis 2012 d’une dénomination géographique, Gadagne et non Châteauneuf-de-Gadagne, un autre Châteauneuf du coin voyant, semble-t-il, d’un mauvais oeil de se faire parasiter l’exclusivité du nom. Déjà que le terroir de Gadagne, un désert de pierres, très galets roulés, rappelle l’autre, il n’aurait pas fallu que la confusion puisse s’étendre au-delà. Nous ça nous amuse, mais ça a été douze ans de conflit entre Châteauneuf-du-Pape et Châteauneuf-de-Gadagne, donc là-bas, ça ne les fait pas rire. À défaut d’avoir le temps de se promener, on file retrouver la famille Anglès à Jonquerettes au domaine du Bois de Saint-Jean. Les Anglès sont là depuis 1650. Pas de doute, c’est des gens du coin. On est reçu par Xavier, le frère cadet de Vincent. La quarantaine, volubile, nerveux, sportif. Sympa. Mais un peu intimidant. Quelque-part entre le bandit corse et un personnage de film de Scorsese. Le type avec qui on n’a pas envie de se prendre la tête à la sortie d’un bar. Il nous raconte tout de sa famille et de Châteauneuf-de-Gadagne. Il met des « bim bam, bim bam » dans ses phrases. En fait c’est Bebel. Le domaine fait cinquante hectares, vingt-et-un en côtes-du-rhône villages Gadagne, vingt en côtes-du-rhône, un peu de vacqueyras, et ne surtout pas oublier les quarante ares de châteauneuf-du-pape, vous savez, l’autre châteauneuf. La gamme est large. Il y a au moins une douzaine de références, toutes avec des étiquettes différentes, ce qui n’aide pas forcément le consommateur à identifier le domaine. Tout ne se vaut pas, même si L’Intrépide, côtes-du-rhône générique, est de bonne tenue, à défaut d’être éblouissant. Ce sont les cuvées parcellaires qui méritent le détour : Voulongue, produit seulement les meilleures années, avec une parcelle de vieux grenaches ; Pur Cent, fait avec une parcelle complantée par le grand-père en 1910. C’est le trésor de la famille. Ce qu’on comprend, car le 2015 goûté était excellent, puissant et civilisé à la fois.

Cet article est tiré du numéro 14 d’En Magnum. Nous avons divisé le périple de notre journaliste en trois épisodes.

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