Éric Garreau : « La trésorerie est le principal sujet à Bordeaux »

Directeur du pôle viticulture et entreprises du vin au Crédit Agricole Aquitaine, Éric Garreau est un acteur clé de la crise bordelaise. Sa parole est rare, son analyse tranchée. Pour lui, l’avenir du vignoble Bordelais passe par une adaptation de la filière aux nouvelles conditions

Quelle est votre analyse de la crise qui sévit aujourd’hui dans le Bordelais ?
Le monde viticole subit une contraction générale de la consommation. Quand on a la taille de Bordeaux, il y a un impact inévitable qui nécessite de réadapter les capacités de production au potentiel de commercialisation. Et comme on ne parvient pas à neutraliser cette baisse continuelle de consommation, la situation ne s’améliore pas. Mais Bordeaux reste un vignoble complexe avec plusieurs segments et typologies d’entreprises. Toutes ne sont pas concernées de la même manière.

L’arrachage est-elle la seule réponse générale à ce déséquilibre ?
J’aimerais vous trouver une autre solution, mais d’un point de vue purement économique, il n’y a pas d’autre moyen aujourd’hui que de redéfinir le modèle de production en fonction des capacités de commercialisation. Cela passe bien sûr par un rééquilibrage de l’offre et de la demande. Ensuite, il y a un autre sujet, le niveau des stocks, qui est conséquent sur le territoire et qu’il va falloir apurer : on parle là du segment de masse.

Pour les crus classés et le sommet de la pyramide, la situation est-elle différente ?
La configuration est un peu différente même s’il y a également une attrition de la consommation. Le sujet est lié à plusieurs phénomènes. La crise ukrainienne a déclenché de l’inflation et la hausse des taux d’intérêt. Cela impacte le coût de portage des stocks. L’organisation de la distribution à Bordeaux, qui voit les châteaux être commercialisés par la Place, est très vertueuse quand la demande est plus forte que l’offre. Elle n’a plus ces vertus quand le schéma s’inverse. La Place revend à des importateurs, qui revendent à des distributeurs, eux-mêmes à des retailers. Toute la chaîne est touchée par ces coûts de portage, les marges de chacun ne sont plus préservées. Nous sommes entrés dans un cercle vicieux, c’est la période actuelle.

La conséquence inévitable, c’est une baisse des prix.
Dans cette configuration, la trésorerie est le principal sujet d’attention de l’ensemble de la chaîne de valeur. Et chaque entreprise gère cela à sa manière. Les châteaux doivent rassurer les marchés et travailler sur la réorganisation de leur distribution.

Quelle est la part des raisons structurelles dans cette situation, comme la désaffection qui touche spécialement le vin rouge ?
Les modes de consommation changent avec un besoin de produits différents, en faveur des vins blancs. Notre territoire, qui produit des vins rouges à 88 %, est frappé plus durement que les autres. Les attentes sociétales évoluent également, sur la santé notamment, d’où la réduction globale de la consommation d’alcool. Ces deux tendances ont été exacerbées par des phénomènes conjoncturels, la pandémie puis l’inflation, qui a impacté le pouvoir d’achat. Sans compter l’incertitude géopolitique. Il y a un alignement des planètes très défavorable. Le marché du vin n’est pas en extinction pour autant. Il faut s’adapter, rajeunir l’image. Sur le marché français, les lois ne permettent pas de faire beaucoup de marketing sur ce point.

Dans ce contexte, quel est le rôle du banquier ?
En notre qualité de banquier leader sur ce marché, nous avons la responsabilité d’accompagner la filière dans cette adaptation. Adaptation des modèles économiques et agronomiques, des profils produits : gérer une entreprise, c’est prendre des décisions, choisir et savoir renoncer. Nos viticulteurs nous disent souvent que leur patrimoine, ce sont leurs vignes. Leur véritable patrimoine, c’est leur terre. Pour certains, la diversification sera indispensable et même vitale. Au Crédit Agricole Aquitaine, soixante collaborateurs travaillent au quotidien auprès de nos clients viticulteurs. Nous avons complété notre dispositif, en début d’année 2025, par la création d’une agence conseil de douze experts aguerris. Leur objectif est d’accompagner les entreprises viticoles en apportant des solutions individualisées et innovantes à chacun.

On constate relativement peu de défaillances d’entreprises au regard de la crise. Comment l’expliquez-vous ?
Par le travail quotidien auprès de nos clients pour trouver les solutions le plus en amont possible. Il faut également noter les différentes mesures d’aides, dont le plan d’arrachage mené par l’interprofession et l’État. Depuis 2023, ce sont 20 000 hectares qui ont été arrachés. Un nouveau plan s’annonce pour 2026. De même il faudra un plan de distillation pour nettoyer les stocks. C’est enfin avec un équilibre outil de production et commercialisation que notre filière retrouvera des perspectives vertueuses, avec différents profils produits.

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