Avec un prénom tout droit tiré d’un roman du XIXe siècle, des vins dont la réputation le précède et une méfiance assumée à l’endroit des journalistes, Louis-Benjamin Dagueneau fait partie de ces rencontres qui exigent une attention au moindre détail, et suscitent une certaine appréhension. De prime abord, on pourrait le croire distant. Quelque chose dans sa manière de vous accueillir, entre le détachement et l’agitation, avec une économie de mots qui tient davantage de la pudeur que de la véritable austérité. Arrivé en 2008 à la tête du domaine créé par son père en 1982, il a su consolider ce lourd héritage tout en imposant sa propre philosophie, basée sur un savant mélange de rigueur et d’expérimentations, avec toujours une pointe de désinvolture. Son père – qu’il désigne pudiquement par son prénom, Didier – avait déjà posé les bases d’une approche qui n’entrait pas dans les canons des années 1980 et Louis-Benjamin se plaît à rappeler que le domaine n’a pas toujours eu le succès qu’on lui connaît aujourd’hui. « Nous avions interdiction de présenter nos sauvignons aux commissaires agricoles en raison de nos élevages sous bois, qui étaient jugés atypiques », se souvient-il. « Nous faisions de petits salons, de petits trucs pour nous faire un peu connaître. » Tout comme les vins d’Anselme Selosse à ses débuts, il était alors possible de trouver certaines cuvées vendues pour quelques francs et en direct sur les marchés, ce qui aura fini de nous conforter dans l’idée de n’être pas nés à la bonne époque.
À sa mesure
À 43 ans, Louis-Benjamin Dagueneau règne à ce jour sur onze hectares répartis entre Saint-Andelain, la côte des Monts Damnés en sancerre et un vignoble dans le Jurançon, Les Jardins de Babylone, où petits et gros mansengs d’une finesse inouïe s’alignent délicatement sur des terrasses accrochées aux contreforts des Pyrénées. De l’encépagement (réintroduction de cépages oubliés ou sous-cotés parmi lesquels le fié gris et le petit meslier) aux contours des étiquettes en passant par l’origine des fûts, la sélection des levures et la sélection massale, rien n’est laissé au hasard. Et sa pensée se déploie en flux continu à une vitesse vertigineuse : « Tout ce qui est entrepris sur le domaine est le fruit d’une longue réflexion. Il y a eu des essais, des tentatives. Mais je sais où l’on va, et comment ». En cave, les traditionnels demi-muids du Val-de-Loire côtoient de plus inhabituels « cigares » de 300 litres, dont la forme plus allongée permet d’obtenir des vins moins austères, ainsi que quelques wine globes venant satisfaire ses ambitions de transparence. Après deux ans d’élevage sous bois qui ont pour fonction de « dépouiller le vin d’un côté trop primaire pour tendre vers quelque chose de plus minéral », ses sauvignons passent ensuite un an en cuve avant d’être commercialisés, exclusivement sous allocation, dans le monde entier. Taillés pour la garde, des millésimes aussi jeunes et retors que 2021 et 2024 se révèlent déjà tous d’une complexité exquise, au-delà des cuvées de légende de la maison que sont Pur Sang et Silex. « Je ne fais pas mes vins pour les gens, je les fais d’abord pour moi et je travaille pour atteindre un certain niveau », affirme-t-il avec une douce insolence.
L’étiquette comme manifeste
Son exigence ne se limite pas au contenu, mais s’étend jusqu’à leur enveloppe. Le long des étagères sont ainsi alignées des bouteilles dont chaque étiquette a été pensée dans ses moindres détails, parfois au prix de quelques insomnies. « Aujourd’hui, cela paraît commun, mais Didier a été le premier à faire des étiquettes hors standards, où l’on ne retrouvait pas le motif de l’église ou de la petite parcelle de vigne », précise-t-il. En 2018, pour les dix ans de la disparition de son père, il crée la cuvée Memento Mori dont le symbole (deux M inversés se reflétant comme à la surface de l’eau) s’avérera correspondre par hasard à l’emblème de la divinité scandinave dont dérive son nom de famille. « Je voulais quelque chose de graphique, un symbole, qui évoque un sablier et le temps qui passe. Ce n’est qu’après que j’ai découvert cette coïncidence extraordinaire. » En 2021, face à un gel dévastateur qui ravage différentes zones de son vignoble, il réunit l’intégralité de sa récolte dans une cuvée unique baptisée XXI, en chiffres romains découpés à même l’étiquette, un pochoir blanc laissant apparaître le verre par transparence, fruit d’une obstination qui faillit rendre fou son imprimeur. « On m’a dit que ce n’était pas réalisable, qu’il fallait changer de concept. Le lendemain matin, j’ai compris qu’il fallait prendre le problème à l’envers. » Le résultat, lui, est saisissant de beauté. S’il parvient à catalyser une partie de son énergie au travers d’une âme d’esthète, c’est aussi grâce à l’équitation qu’il semble trouver un certain équilibre. Avec, là encore, une incapacité formelle à se satisfaire d’une pratique amateure. Après avoir voulu aller trop vite en se lançant dans les compétitions sans entraînement préalable, il achète des purs-sangs et se forme aux côtés d’un instructeur, jusqu’à faire l’acquisition d’une propriété en lisière de forêt où il peut désormais s’entraîner en parallèle de son activité au domaine.
L’art des croisements
Mais l’on aurait tort de croire que Louis-Benjamin Dagueneau se borne à faire cavalier seul. « Je suis très loyal en amitié. J’aime imaginer des collaborations avec des vignerons qui partagent une philosophie commune. » Il s’est ainsi lancé dans la réintroduction du petit meslier, un cépage oublié qui peuplait la région avant le phylloxéra. « Face au réchauffement climatique et au fait que les vins montent en degrés, il y a deux options possibles : soit du bricolage en cave, soit un travail sur le matériel végétal. Nous avons choisi la seconde. » Les premiers pieds plantés en 2002 ont donné naissance à un pétillant élaboré avec François Chidaine, laissé dix ans sur lattes, dont la pureté n’est pas sans évoquer celle des plus grands champagnes. S’ensuivra une collaboration avec Pascal Agrapart sur le millésime 2022 et un plus audacieux « croisement » avec Thibaud Boudignon, vigneron-star de Savennières. « Nous avons échangé des raisins issus de nos deux parcelles emblématiques, Clos de la Hutte pour lui, Silex pour moi, et avons chacun vinifié à notre façon. Cela donnera naissance à un coffret rassemblant les deux cuvées qui porteront le nom de Croisé, disponible au printemps », annonce-t-il avec fierté. « C’est intéressant de voir la lecture d’un terroir par un autre vigneron qui a une sensibilité proche, mais personnelle ». Au fil de la dégustation, l’atmosphère se fait plus joueuse et l’on découvre que derrière une rigueur quasi-militaire se cache en réalité un vigneron qui ne s’interdit aucune fantaisie. Ici, un riesling issu de quelques rangs de vignes de chez Marc Kreydenweiss replantés par son père en 1989 et là, décorant une cuvée de fié gris, cette étonnante étiquette au format rond d’un rose poudré, réalisée en clin d’œil à ce sauvignon rose. Dégustés sur fût ou en bouteille, le constat est sans appel, il y a dans les vins de Louis-Benjamin Dagueneau ce point d’équilibre où l’on se tient un seul instant, un éclat qui vous laisse doucement nostalgique et cette sensation de saisir la quintessence d’une appellation dont il a préféré s’extraire. En reprenant le chemin de la gare, c’est avec l’émotion des premières fois que l’on réalise avoir enfin compris un cépage dans sa plus pure expression, et qu’il aura fallu en passer par un vin de France épris de liberté pour se réconcilier durablement avec les pouilly-fumés.
