Alexander Sichel, le futur à bras le corps

En quittant le confort du négoce bordelais pour les montagnes austères de Cucugnan, Alexander Sichel a choisi l'aventure sans filet. Dans l’Aude, il relève à force de travail le domaine fondé par son grand-père

Le premier jour, en arrivant seul en plein hiver, il a pleuré. Pourquoi s’embarquer dans une telle aventure ? Le lendemain, face au panorama brutal et majestueux, il s’est consolé. Et n’a plus jamais cessé depuis de s’émerveiller. « J’ai compris que j’avais fait le bon choix », se remémore Alexander Sichel de ces semaines inaugurales de janvier 2019 qui ouvraient sa nouvelle vie. Le jeune homme, 36 ans aujourd’hui, s’installait à Cucugnan, au sud de l’Aude, ses 125 habitants, sa nature radicale et son austérité toute cathare. Loin de la ouate bordelaise, le berceau du négoce familial, et après six années à vendre toutes sortes de vins aux États-Unis, il décidait de reprendre le domaine créé par son grand-père Peter. Cela s’appelle une rupture et autant tout changer. La première décision consiste à rebaptiser la propriété, au nom de cet aïeul décédé prématurément. Sans paradoxe, une façon d’être fidèle : « Je suis l’aîné de ma génération, j’ai connu mon grand-père assez longtemps. Enfant, je suis souvent allé à Cucugnan où il avait tout fait, tout essayé pour trouver le succès. Et ça ne marchait pas. Ma première motivation, c’était de poursuivre l’œuvre de la famille, de mon père et de mon oncle également, mais en changeant complètement de modèle. » La taille du vignoble est divisée par trois, réduite à 13 hectares en coteaux délimités par les deux secteurs les plus qualitatifs. Les pratiques de biodynamie sont immédiatement implémentées, la certification Biodyvin obtenue dès 2024. La gamme de vins est repensée autour des cuvées Cucuniano (le nom historique du village en occitan), assemblage des trois cépages classiques syrah, grenache et carignan en IGP pays-de-cucugnan, et Montanha, un pur grenache, « infusion de raisins montagnards ». Évidemment, les clients sont désarçonnés. Mais une nouvelle ère peut commencer. Alexander Sichel est animé par une conviction inébranlable. « Les montagnes de Cucugnan sont des grands terroirs d’avenir, de ceux qui sont loin des routes, qui n’ont pas encore été bien identifiés », dit-il en faisant référence au formidable géographe Roger Dion et à son travail sur l’histoire des terroirs en France.

Capter la beauté
À l’écart de la civilisation, ainsi qu’il le dit, le presque néo-vigneron, ni ingénieur agro, ni œnologue, a plongé dans cette nature brute. « Quand on arrive ici, c’est la pureté du lieu qui frappe. Rien n’a vraiment changé depuis sept siècles. Il y a dans l’air des aromatiques très différentes selon l’endroit où l’on marche. Je cherche à faire des vins qui retranscrivent ces aromatiques et qui captent la beauté des paysages. Cucugnan est aussi un lieu d’introspection, qui nous reconnecte à l’essentiel. Pour le révéler, j’essaie de gommer les gestes inutiles. » La région a aussi ses défis, comme la ressource en eau. La sécheresse de 2024 a été terrible. Le dérèglement est manifeste. Au cours des mois de décembre et janvier dernier, il a plu autant que pendant la totalité des deux années précédentes. Merci à la biodynamie de contribuer à réguler ces mouvements erratiques. Formé, toujours suivi et aidé aujourd’hui, Alexander Sichel a gardé un souvenir pour toujours de son entrée dans la communauté Biodyvin. « Ce sont des années de sueur à la vigne et au chai pour y arriver, avec d’abord des refus qui remettent en question. Quand on est ensuite retenu par un comité de dégustation qui comprend certains des meilleurs vignerons français, c’est un moment exceptionnel. » Né en Angleterre, élevé à Margaux puis reparti étudier à l’Oxford Brookes University, il a retenu de sa première vie dans le commerce que la reconnaissance de la qualité ne suffit pas. Il faut savoir vendre 30 à 50 000 bouteilles selon les millésimes, dont les deux tiers sont portés par Montanha (19 euros) et Cucuniano (20 euros). Trois cuvées parcellaires (32 à 38 euros) et un blanc 100 % roussanne (34 euros) complètent une offre distribuée à 85 % sur le marché français. « Mes débuts dans le commerce m’ont donné une culture globale, parce que j’ai pu observer et déguster dans de nombreuses régions. Mais je peux assurer que le plus formateur reste de vendre des vins chez nous. Il y a des bons producteurs partout, y performer est très dur. La France est au vin ce que la Premier League est au foot, le plus grand championnat au monde ! »


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