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Mas de Pampelonne, la finesse d’un terroir unique

« C’est un vin personnel, aromatique, précis et élégant ». Dans ce nouvel épisode de Classe de maître, Camille Coste, responsable d’exploitation au Mas de Pampelonne en Provence, fait découvrir à Thierry Desseauve le rosé Mas de Pampelonne Élégance, issu de vignes plantées à même le sable, en bordure de plage. Un vin d’une énergie sans pareille, parfait pour vos repas d’été

Mas de Pampelonne, Élégance 2024, côtes-de-provence, 18 euros

En partenariat avec les Maîtres Vignerons de Saint-Tropez
Production : Jeroboam
Image et montage : Nicolas Guillaume
Motion Design : Maxime Baïle Musique originale : Arthur L. Jacquin

Champagne, extension du domaine de la bulle

Photo : Leif Carlsson

La France doit-elle produire plus de champagne ou moins de champagne ? La question se pose aujourd’hui avec une grande acuité. Les décisions d’arracher la vigne dans le Bordelais, en Languedoc et en vallée du Rhône face à la crise de déconsommation du vin rouge ne vont pas sans nourrir quelques inquiétudes en Champagne, où les expéditions semblent mal orientées depuis deux ans. Les ventes sont tombées à 271 millions de bouteilles en 2024. Cela représente un recul de 8,3 % sur un an et de 20 % par rapport au record de 340 millions de bouteilles en 2007. Sur les marchés les plus enthousiastes, on voit poindre des commentaires boudeurs, des critiques parfois très sévères d’établissements haut de gamme à New York et une recomposition des cartes au profit d’autres pétillants, voire d’autres alcools.

Le New York Post rapporte les propos de restaurateurs naguère inconditionnels qui n’hésitent pas à dire que le champagne, « c’est très surfait », que certaines grandes maisons, à s’industrialiser, ont plus investi dans le marketing que dans la qualité. Les hausses de prix de 30 % depuis 2022 passent mal. Une situation tout à fait nouvelle alors que le travail de révision de l’aire d’appellation, lancé pour augmenter la production, tire à sa fin. En 2008, lorsque ce chantier a été ouvert, le champagne fait rêver le monde. L’occidentalisation rapide des habitudes de consommation chinoises donne même à craindre une pénurie. La City londonienne célèbre ses gains financiers quotidiennement au champagne. Les Américains en veulent toujours plus. Les ventes explosent et les expéditions atteignent un niveau record au plus fort de l’euphorie mondiale, renforcée par le changement de millénaire. Le raisin est plus précieux que jamais.
L’œuvre pharaonique de révision de l’aire d’appellation est alors initiée sous la houlette de l’Inao avec force experts en tout genre. Des historiens, des géologues, des climatologues, des phytosociologues et autres techniciens. À charge pour eux de sélectionner quarante nouvelles communes de la Marne, Haute-Marne, de l’Aube et de l’Aisne parmi les trois cents candidates au droit de produire du champagne. À la clé pour les heureux bénéficiaires, une multiplication par cent de la valeur de leur terre agricole.

L’objectif est de gagner en qualité tout en augmentant la surface du précieux vignoble afin de relever les défis de conquête des marchés mondiaux. « La délimitation de l’aire d’appellation date d’avant le phylloxera, il y a 130 ans. Elle n’avait jamais été révisée depuis, bien que de profonds changements soient intervenus, dont celui du climat », explique Carole Ly, la directrice générale de l’Inao. Aujourd’hui, alors que cet immense chantier était bientôt terminé, le syndicat général des vignerons en Champagne (SGV) a brusquement décidé de s’opposer à sa poursuite.

Réuni fin février en conseil d’administration, il a voté à 90 % la suspension de l’opération. Si le SGV ne remet pas en cause le travail effectué, il en demande en revanche la suspension tant que la Commission européenne ne revient pas en arrière sur les règles de libre plantation qu’elle a imposées à tous les pays européens dans le cadre de l’organisation commune du marché (OCM) vitivinicole adoptée en 2018. Le négoce militait alors très fort pour une libéralisation totale des plantations de vignes afin de faire pression sur les prix. Après des batailles homériques contre les producteurs, il obtient partiellement gain de cause. L’exécutif européen a imposé partout en Europe de nouvelles plantations, mais dans la limite d’un plafond.

Des intrus dans l’aire
Quelles conséquences pour le vignoble champenois ? Une irruption dans l’aire d’appellation champagne de vignes destinées à produire du vin de table, dits vins sans indication géographique (VSIG), ce que Maxime Toubart, le président du SGV déplore abondamment : « La filière champagne n’a pas eu d’autre choix que d’autoriser chaque année de nouvelles vignes, y compris pour la production de VSIG, dont elle ne connaît ni la localisation, ni la quantité de raisins récoltés. Pas plus d’ailleurs que la destination des vins qui en sont issus ». Une véritable hérésie au regard du fait que les vignerons champenois doivent respecter un cahier des charges très précis quand les VSIG n’ont ni contrainte de cépage ou de pratiques.

À raison de dix ares plantés par an pendant dix ans, les quantités de VSIG provenant de la libéralisation de la plantation sont certes dérisoires. Mais pour les producteurs de champagne, le problème n’est pas là. C’est une affaire de principe. « Nous avons toujours été hostiles à la mixité. Il en va de notre image. Nous ne savons pas ce que deviennent les raisins. C’est la porte ouverte à toutes les fraudes », tempête Maxime Toubart. D’autres voix émanant des maisons de champagne, qui ont souhaité garder l’anonymat, s’expriment dans le même sens. Le risque de détérioration de l’image pouvant découler de la revendication abusive de raisins ou de vins en AOC revient dans tous les commentaires. À cet égard, certains rappellent les efforts colossaux et dispendieux fournis depuis des années par la filière pour empêcher que toutes sortes de breuvages effervescents revendiquent l’appellation dans le monde.
Outre ces « inconvénients », ces plantations ont tout d’un pied dans la porte du système champenois. « Nous avons toujours décidé des volumes à commercialiser en fonction du marché. Cette politique a toujours très bien fonctionné. Il n’est pas question de perdre la maîtrise des ventes. On veut continuer de pouvoir fixer les règles », dit encore Maxime Toubart. Mais alors pourquoi avoir attendu sept ans pour protester ? Sur ce point, force est de constater que les vignerons avaient d’emblée fait connaître leur hostilité à la libéralisation de plantations.

Seulement la Commission européenne est longtemps restée sourde à leurs récriminations. Depuis peu, l’énorme crise qui frappe la viticulture européenne a fait naître des réflexions nouvelles dans la sphère bruxelloise, si bien que les comités ad hoc ont accepté de rouvrir le dossier OCM vin dès l’an dernier. Soit deux ans en avance sur le calendrier des discussions concernant la prochaine réforme de la politique agricole commune (PAC). Un groupe de haut niveau a été formé en juillet 2024, qui s’est réuni à plusieurs reprises, pour trouver rapidement des solutions à la crise de déconsommation du vin. Il a formulé diverses préconisations, dont l’une a tout particulièrement retenu l’attention de la Champagne. Elle revient en arrière sur la liberté de plantation en instaurant « un système de gestion plus flexible » afin de « moduler le potentiel de production ». Et prévoit, selon l’Inao, de ramener à zéro les propositions de nouvelles plantations délivrées chaque année. Les vignerons champenois veulent que cela soit inscrit dans la prochaine OCM.
Espoir côté UE
Le paquet de mesures présenté le 28 mars par le commissaire européen à l’Agriculture, Christophe Hansen, introduit certes plus de souplesse dans l’arrachage et dans la replantation, mais le dispositif est « insuffisamment explicite » en ce qui les concerne. « La Commission propose de ramener à zéro les obligations de plantations nouvelles, mais ne précise pas que ce changement concerne aussi les vignobles qui ne sont pas en crise. Nous voulons que cela soit écrit », commente le SGV. En Champagne, l’inquiétude d’un mitage de l’aire d’appellation est réelle. Les vignerons vont donc continuer de pousser leur dossier afin de lever toute ambiguïté dans le texte que la Commission va transmettre au Parlement européen. Les discussions ont peu de chances d’aboutir avant le début 2026. Dans le meilleur des cas, à la fin de l’année en cours.

Pour la filière, il est impératif de tenir compte de l’évolution du contexte. « Les experts ont entamé le travail de révision de l’aire d’appellation quand nous souhaitions accroître les volumes. Ce n’est plus le but. Nous sommes passés à une stratégie de valorisation et nous voulons avant tout sécuriser l’aire juridiquement par des décisions techniques. Il y a des parcelles aberrantes dans certains secteurs », observe Maxime Toubart. De son côté l’Inao tempère ces propos. Et se veut rassurant. « La révision de l’aire d’appellation va exclure des zones et en faire entrer d’autres. Tout cela ne va pas nécessairement aboutir à une augmentation des volumes de production », explique sa directrice générale.

Quoi qu’il en soit, le jour où le SGV validera les travaux menés, une consultation publique est prévue. « Toute personne qui contestera les résultats pourra demander à ce que sa parcelle soit réétudiée. C’est seulement à l’issue de cette procédure que sera votée la nouvelle aire », précise Carole Ly. Compte tenu des enjeux financiers, une terre qui peut produire des raisins destinés à devenir du champagne valant cent fois une terre agricole, il y a fort à parier que les contestations affluent. « Il y a vingt mille producteurs en Champagne. Vu la perte de valeur encourue par un hectare qui serait déclassé, il peut y en avoir des milliers de protestations. »

Le vin rosé dans le rouge ?


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Le rosé est-il toujours tendance ? À en croire le dernier baromètre « Les Français et le vin » publié par l’agence de conseil Sowine en mars 2025, 85 % des personnes interrogées déclarent en consommer. Mais cette part s’effrite au fil des ans. Ils étaient ainsi 87 % à savourer un verre de rosé en 2024 contre 88 % en 2023 et 89 % en 2022, toujours selon ce même baromètre annuel. Pas de baisse spectaculaire, donc, mais un bruit sourd qui inquiète les professionnels. Pourtant, selon l’observatoire mondial du rosé, cette couleur fait de la résistance. Il s’en est ainsi consommé 18,5 millions d’hectolitres dans le monde (soit l’équivalent de 2,4 milliards de bouteilles de 75 cl) en 2023.

Les chiffres baissent certes, de 1,7 % par an depuis 2019, mais de manière moins prononcée que pour l’ensemble des vins tranquilles (-3,8 % par an sur la même période). En France, la production se concentre essentiellement sur deux grandes régions de production : le Languedoc-Roussillon avec 2,6 millions d’hectolitres (AOC et IGP pays-d’oc confondus) et la Provence avec 1,2 millions d’hectolitres. Au sein de ces deux géants, les enjeux sont différents. Le rosé représente en effet 89 % de la production régionale en Provence, contre 30 % pour le Languedoc.

Autant dire que dans le Var et les Bouches-du-Rhône, lorsque le marché tousse, tous les vignerons s’enrhument. « 2024 a été la plus faible année de production de rosé de ces dix dernières années », constate Brice Eymard, le directeur général du comité interprofessionnel des vins de Provence (CIVP). « À peine un million d’hectolitres produits pour les trois appellations côtes-de-provence, coteaux-d’aix-en-provence et coteaux-varois-en-provence. Cela s’explique par deux phénomènes. Agronomique, tout d’abord, avec des conditions climatiques très difficiles qui ont provoqué de la coulure et du mildiou. Mais nous avons également fait passer le message aux vignerons de ne produire que ce que l’on est capable d’écouler. »

Des difficultés inédites
« Le rosé est un produit météo-sensible », enchérit Pierre Bories, président du comité interprofessionnel des vins du Languedoc (CIVL) et vigneron dans les Corbières et à Limoux. « En 2024, on a connu un printemps très maussade et un été moyen. Résultat, le rosé s’est nettement moins consommé en terrasses ou au bord des piscines. » À titre d’exemple, il s’était écoulé 21,8 millions de bouteilles d’AOC languedoc rosé en 2021, alors qu’en 2023, il ne s’en était vendu que 16,9 millions, soit une baisse de 22 %. « Ce début d’année est encourageant », pondère cependant le président de l’interprofession. « Nos ventes de rosé sont reparties à la hausse avec une progression de 6,24 %. » Un enthousiasme, modéré, qui n’est pas partagé par tout le monde. « Le début d’année 2025 n’est pas très bien orienté. Nous avons fait un mauvais mois de février en termes de vente. Nous devons faire face à beaucoup d’attentisme », regrette Valérie Rousselle, la propriétaire du château Roubine, cru classé de Provence.

Pour Philippe Brel, directeur général de la cave coopérative Estandon (qui vinifie pour neuf coopératives et treize caves particulières et représente 10 % de la production de Provence), le mal est plus ancien. « Nous devons faire face à un phénomène de déconsommation mondial, qui touche toutes les gammes et tous les marchés. Mais cette tendance a été masquée par les bons résultats de 2021 et 2022, deux années de surconsommation artificielle en sortie de Covid. En 2023, la punition a été immédiate, les ventes de vin ont chuté, y compris, pour la première fois, le rosé. » Une tendance qui touche différemment les vins d’appellation d’origine (AOC) et les vins d’indication géographique (IGP). « Nous constatons une demande croissante sur les vins en IGP, à tel point que certains de nos adhérents replient en IGP des parcelles qui produisent normalement des AOC », poursuit Philipe Brel.

À ce jeu du downtrading, ce sont les rosés en IGP pays-d’oc qui tirent leur épingle du jeu. Au 31 janvier 2025, les volumes certifiés sont supérieurs de 9 % par rapport à l’année précédente, de quoi se réjouir après une campagne 2023-2024 marquée par un léger repli de 4,5 % dû à une météo maussade. « La consommation de rosé s’est totalement démocratisée en France. Nous avons vu se créer une foultitude de marques et cuvées qui se sont affranchies de la classique offre déclinée en trois couleurs », observe Florence Barthes, directrice de l’interprofession Inter Oc. « C’est ainsi que sont nés les rosés de gammes, essentiellement des vins de marques, comme Roche Mazet, ou de cépages, comme ceux signés Les Jamelles. Mais aussi les rosés piscine pour les vacances, l’été, avec une consommation décomplexée, hors des codes – la cuvée Le Marcel Rural Couture de Paul Mas, par exemple – et les rosés arty qui jouent sur le design chez Foncalieu, Aubert et Mathieu ou Bernard Magrez, avec Mon Secret. Enfin, on trouve les rosés “bobo”, avec un flaconnage élégant, branchés, qui flirtent avec les codes du parfum et du luxe, telles les cuvées Alta d’Anne de Joyeuse ou Côtes des Roses de Gérard Bertrand. Grâce à ces différents concepts, nos rosés sont particulièrement bien positionnés, les deux premiers en grande distribution, les deux autres chez les cavistes et dans l’hôtellerie et la restauration. »

La fin du rosé piscine ?
Ce qui n’empêche pas les producteurs d’adapter rapidement leur offre en fonction des changements d’habitude des consommateurs. « Désormais concurrencé par d’autres types de boissons comme les cocktails, les ready to drink et les sans alcools type kombucha, le rosé glaçon a fait pschitt. Les croisières, par exemple, les ont enlevés de leurs cartes », note Gérard Bertrand, célèbre vigneron qui mise pour sa part à la fois sur les rosés de cépages et sur les hauts de gamme. « Nous avons atteint un plateau en termes de volume, mais pas en ce qui concerne la premiumisation de nos produits. Garrus, Ott, Galoupet et bien entendu Clos du Temple, les amateurs de grands vins peuvent désormais trouver de nombreux rosés iconiques et de garde », poursuit l’homme fort du Languedoc.

Valérie Rousselle estime produire pour sa part environ 10 % de rosés haut de gamme, dont sa cuvée Héritage vendue 39 euros et produite à 3 000 exemplaires. « La barre des 25 ou 30 euros reste toutefois dure à faire passer auprès des consommateurs », confesse la propriétaire du château Roubine. Cette stratégie de montée en gamme semble également réussir à Estandon. « Pendant la crise, la premiumisation continue », confirme Philippe Brel. « La perte de volume est désormais compensée par la hausse des valeurs. » La coopérative a ainsi développé une production sous son propre nom afin de mieux valoriser ses vins. « Nous ne réalisions qu’un million d’euros de chiffre d’affaires en 2008 pour les vins siglés Estandon. Nous avons aujourd’hui atteint les trente millions d’euros. »

Cependant, quel que soit le segment de marché, le rosé doit, comme l’ensemble des vins, faire face à un environnement économique bousculé, notamment à l’export. « Nos grands marchés export étaient en baisse jusqu’en novembre 2023 compte tenu du contexte économique défavorable, entre inflation galopante, perte de pouvoir d’achat et instabilités politiques liées aux conflits au Proche-Orient ou en Ukraine. Après le contrecoup du Covid, nos distributeurs ont surstocké et ont d’abord nettoyé leurs lignes avant de repasser commande », détaille Brice Eymard. « Aux États-Unis, nous devons faire face à forte concurrence des rosés américains, notamment sur le haut de gamme. Ce qui n’empêche pas la Provence de rester leader sur ce segment. Pour l’entrée de gamme, ce sont plutôt les vins italiens et le Languedoc qui nous challengent. » Ces derniers y font également de la résistance. « L’Amérique reste stable, mais devient difficile », constate Gérard Bertrand. « Entre la hausse des taxes de 10 %, en attendant la fin du moratoire de 90 jours sur les droits de douane, et la chute du dollar de 10 % depuis le début de l’année, nos produits se sont mécaniquement renchéris de 20 % pour le consommateur américain. Il va donc falloir revoir nos prix si l’on veut rester compétitif. »

L’Europe connaît pour sa part des parcours assez divers. Si la catégorie affiche une légère baisse en Grande-Bretagne, de l’ordre de 3 % en volume, l’Allemagne et les Pays-Bas font montre d’une belle croissance, de respectivement 16 % et 9 %. « Cela s’est fait grâce à une baisse des prix », précise Brice Eymard. « Par exemple, en Allemagne, le prix moyen de la bouteille est passé de 5,20 à 4,60 euros. » En revanche, l’Asie reste toujours aussi rétive au rosé. « En Chine, la couleur rose est considérée comme féminine et vulgaire », poursuit le directeur général des vins de Provence. « En Corée et au Japon, des circuits de distribution se sont mis en place, notamment grâce aux sommeliers. Mais on pâtit encore d’un manque de connaissance de nos produits par les consommateurs locaux. »

Constituer des stocks pour amortir les à-coups
La caractéristique du rosé est d’être vendu et bu dans l’année qui suit sa vendange. Un modèle économique a priori favorable aux producteurs qui n’ont pas de stocks à porter et bénéficient d’une trésorerie immédiate, mais qui montre désormais ses limites, surtout lorsque la consommation n’est pas au rendez-vous. « Tout ce qui n’est pas bu ne se rattrape pas », résume Gérard Bertrand. À tel point que les instances provençales commencent à militer pour un changement de paradigme. « Même si nous ne sommes pas la Champagne, leur modèle de réserve est intéressant et devrait nous inspirer », explique Brice Eymard. « Aujourd’hui, les vignerons sont techniquement capables de conserver un an de stock sans que le vin ne soit altéré. Cela nous permettrait de mieux piloter nos stocks. En 2018-2019, par exemple, nous n’avions pas assez de vin. Aujourd’hui, nous en avons trop. Mettre en réserve une partie de nos rosés constituerait ainsi une sorte d’assurance récolte et permettrait que le volume disponible corresponde au volume consommé. »

Certains opérateurs ont déjà agi en ce sens. Le château La Gordonne, propriété de Paul-François Vranken, propose depuis 2022 une cuvée multi-millésime. Si le propos du domaine est d’offrir aux consommateurs un rosé au goût constant, sur le modèle champenois que Paul-François Vranken connaît comme sa poche, c’est aussi un habile moyen de gérer ses stocks pour en lisser la commercialisation. « Nous disposons également de quelques références de vins non millésimés, ce qui nous permet de conserver une partie de notre production 18 mois », indique Philippe Brel. D’autant que le consommateur ne semble pas plus attaché que cela à la notion de millésime lorsqu’il consomme du rosé.

Une étude, certes ancienne, réalisée par le cabinet Wine Intelligence auprès d’un peu plus de deux mille consommateurs de vins tranquilles, et présentée lors de l’assemblée générale du CIVP de 2016, montrait que le millésime n’entrait qu’au dixième rang des critères d’achat d’un vin rosé. « Cette étude, et d’autres par la suite, prouve que les consommateurs s’attachent d’abord à la couleur du vin », poursuit Brice Eymard. « Certains consommateurs pensent même, à l’instar des vins rouges, que les anciens millésimes sont meilleurs. » De quoi rompre avec le dogme du millésime de l’année, ce que de nombreux producteurs de bandol ont déjà mis en pratique en proposant des rosés plus anciens, à l’image de Pibarnon qui commercialise actuellement son rosé Nuances 2021. Cette philosophie n’est toutefois pas partagée par tout le monde. « Le rosé est un produit qui se caractérise par sa fraîcheur et doit être bu dans sa jeunesse », estime Valérie Rousselle. « Ce qui n’empêche pas désormais certains sommeliers de proposer des cartes de rosés sur plusieurs millésimes, mais ce n’est pas trop mon goût. »

Il n’en reste pas moins que, de l’avis des opérateurs, le rosé est passé en vingt ans d’un produit de mode à un vin à part entière. « Un tiers des vins consommés en France sont des rosés », rappelle Brice Eymard. « Il s’est même installé à l’année sur les tables des amateurs. Avant, nous constations de forts pics de saisonnalité qui ont désormais tendance à s’estomper », observe Florence Barthes. Traversera-t-il pour autant aisément la crise ? « Je reste raisonnablement optimiste », conclut Gérard Bertrand. « Nous devons être imaginatifs, apporter des solutions aux distributeurs et aux revendeurs. Dans le Languedoc, on a ramé pendant trente ans avec nos rosés et on connaît le succès depuis seulement cinq ans. On a donc l’habitude de se retrousser les manches pour avancer. »

Gérard Bertrand, terroirs mode d’emploi

Photo : Leif Carlsson.

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Le plus grand œuvre du Languedoc reste à édifier dans la tête des amateurs et des professionnels. Il consiste à connaître et à apprécier la diversité impressionnante de terroirs d’une immense région. Le Languedoc viticole représente environ deux cent mille hectares plantés, bien plus que Bordeaux, la vallée du Rhône ou l’Australie tout entière. Cette superficie rassemble des secteurs historiquement très productifs et d’autres beaucoup plus difficiles à mener, des terres arides et d’autres généreuses, du calcaire comme du schiste ou des granits et des sables, des expositions de montagne et d’autres littorales. Si l’écheveau d’appellations d’origine contrôlée et d’indications géographiques protégées est censé identifier cette variété, la jeunesse des appellations, leur hétérogénéité de production et la forte personnalité des leaders qualitatifs rendent pourtant la compréhension de cette grille difficile. Partant de son cru familial de Villemajou, au cœur de l’appellation corbières-boutenac, l’entreprenant Gérard Bertrand a d’abord construit un empire de marques et de vins d’assemblage. Dès le début des années 2000, il a acquis et développé une palette de crus en veillant systématiquement à mettre en valeur leur personnalité. Il possède aujourd’hui plus d’une quinzaine de domaines, tous cultivés en biodynamie et tous racontant à leur façon les spécificités de leur terroir. Nous en avons réuni ici six dont la situation géographique, l’altitude ou l’exposition, la géologie et l’encépagement démontrent à l’envi cette multiplicité de situations.

Château de la Soujeole
Installé dans la méconnue appellation malepère, La Soujeole est pourtant l’un des crus les plus excitants pour comprendre l’énorme potentiel encore à développer des crus languedociens. Il est situé à mi-chemin entre Carcassonne et Limoux, entre Massif central et Pyrénées, entre Atlantique et Méditerranée. Ce carrefour d’influences s’appuie sur des sols argilo-calcaires où les cépages de l’ouest, merlot, malbec et surtout cabernet franc, trouvent une expression à la fois intense et originale. Reprise il y a moins de dix ans, la propriété est encore un work in progress, mais la précision tannique et l’éclat aromatique de ses cabernets francs n’ont pas fini d’impressionner.

Domaine de l’Aigle
La propriété a une longue histoire qui raconte l’évolution des terroirs de Limoux vers les cépages bourguignons. Elle fut développée par Jean-Louis Denois, un talentueux Champenois installé dans la région, avant d’être reprise par la maison bourguignonne Antonin Rodet, qui modernisa l’outil de production, puis enfin relancée par Gérard Bertrand qui a respecté et affiné les fondamentaux du pinot noir et du chardonnay. Proposée à partir de ces deux cépages, la cuvée majeure, Aigle Royal, repose sur un spectaculaire coteau calcaire dominant la vallée avec une altitude respectable (500 à 600 mètres). L’exposition plein sud, mais aussi la fraîcheur venteuse et l’amplitude thermique entre jour et nuit offrent des conditions assez uniques dans la région pour ces deux cépages septentrionaux. De fait, la tension et la minéralité des deux vins se révèlent à chaque nouveau millésime avec une expressivité remarquable.

Château de Villemajou
C’est le berceau familial de Gérard Bertrand et un cru archétypique du massif des Corbières, aujourd’hui distingué par l’appellation boutenac. En contrefort des Pyrénées, dominant le littoral méditerranéen, les Corbières sont un territoire à part, enfermé depuis toujours dans un splendide isolement, où la rondeur des collines ne dissimule pas l’austérité des lieux. Les sols de blocs calcaires et de galets roulés ne conviennent qu’à la vigne, au carignan qui y fut planté en gobelet pour mieux résister aux vents incessants. Les emblématiques vieilles vignes de carignan sont aujourd’hui complétées par des cépages du sud, grenache, syrah et désormais mourvèdre. Ici, la puissance tannique est évidente et naturelle, mais tant pour la parcelle de vieux carignans de la cuvée La Forge que pour le vin portant le nom du château, tout le travail effectué, et en particulier la biodynamie, a affiné le grain de tannin et développé l’intensité aromatique.

Château l’Hospitalet
Ce domaine emblématique du massif littoral de La Clape, au sud de Narbonne, fut la plus spectaculaire acquisition de Gérard Bertrand au début des années 2000. Ce qui frappe dans ce cru historique, ce sont à la fois la géologie, composée exclusivement de calcaires durs et de marnes calcaires qui constituent un socle spécifique pour l’ensemble de l’appellation, et l’ensoleillement, quasi permanent, qui offre une luminosité spectaculaire au site. La conjonction de ces deux caractéristiques, ajoutée à la fraîcheur elle aussi permanente des vents littoraux, apporte aux vins de l’Hospitalet une salinité et une minéralité très identitaires. On les retrouve tant dans les blancs, composés de bourboulenc, à la tension très adaptée à cette quintessence minérale, de grenache blanc et de vermentino, que dans le rouge jouant sur la complémentarité des grenache, syrah et mourvèdre.

Clos d’Ora
Une très large partie de la bordure orientale et méridionale du Massif central est particulièrement adaptée à la production de grands vins. Les sols anciens du vieux massif, bouleversés par l’irruption des Alpes à l’est et des Pyrénées au sud, composent des géologies complexes et idéales dans les piémonts des Causses ou des montagnes cévenoles et ardéchoises. C’est le cas du terroir du Clos d’Ora (calcaire, grès et marnes), repéré dès les années 1990 par Gérard Bertrand, où les vieilles vignes de carignan et de syrah ont été complétées par des grenaches et du mourvèdre. Une magnifique exposition, dominant toute la région à 200 mètres d’altitude, des sols différents adaptés à chaque cépage (tout comme des modes de vinification distincts), donnent assurément au vin produit ici depuis 2011 la dimension d’un grand cru.

Clos du Temple
Terroir des collines du piémont du causse Noir, le domaine du Temple et ses sept parcelles qui composent les huit hectares donnant la cuvée Clos du Temple constituent eux aussi un univers singulier, dans un écosystème riche de garrigues et de forêts provoquant une étonnante harmonie climatique entre brises fraîches et ensoleillement éclatant. Le secteur ne manque pas de sources et cette alimentation hydrique naturelle avait déjà amené les vignerons du village voisin de Cabrières à produire des rosés réputés. Le schiste et le grès se partagent sols et sous-sols et un encépagement adapté à la production d’un rosé aussi ambitieux que complexe s’y est développé. Grenache, cinsault, mourvèdre et viognier se complètent et se répondent avec une amplitude et un éclat aromatique sans équivalent.

Languedoc, le temps des explorateurs

Photo : Fabrice Leseigneur.

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Identifier les meilleurs terroirs languedociens n’est pas si simple. Les meilleurs terroirs de Bourgogne ont été identifiés depuis des siècles et les meilleurs châteaux bordelais sont connus de longue date. Si l’implantation des vignes en Languedoc est probablement la plus ancienne de l’Hexagone, l’histoire viticole qualitative du Languedoc est très récente. C’est dans la région que l’on appelait la Narbonnaise, dès le VIe siècle avant notre ère, que les premières vignes ont été plantées dans ce qui deviendra la France. Une viticulture sur les coteaux s’y est progressivement implantée. Reconnue, elle s’exportait dès la fin du Moyen Âge sans que personne n’ait vraiment identifié les meilleurs terroirs. Puis la révolution industrielle du XIXe siècle et les besoins en vins de la population grandissante des villes et de la troupe a encouragé la production de vins bon marché produits en très grand volume. Les plaines ont été massivement reconverties en vignes. Le ravageur phylloxera, le souhait des consommateurs d’aller vers des vins plus qualitatifs ont plongé la région dans une succession de crises pendant l’essentiel du XXe siècle. L’inventaire des terroirs bourguignons, le plus abouti au monde, a nécessité un millénaire de vendanges pour classifier le potentiel de chaque parcelle de vignes. Bien que la recherche viticole ne fonctionne qu’au rythme d’un essai par an, la géologie moderne permettra au Languedoc d’aller plus vite. Mais ce n’est qu’à partir de la fin des années 1980 qu’une nouvelle génération a cassé les codes et a amorcé ponctuellement le retour à une viticulture de qualité. Réputés aujourd’hui, les vins du vignoble du pic Saint-Loup étaient inconnus des habitants de Montpellier tout proche il y a trente ans. Ceux des terrasses du Larzac ne parlaient qu’à de rares amateurs il y a vingt ans. La compréhension de chaque terroir n’en est qu’à ses débuts et notre identification des meilleurs pourra fortement évoluer dans les prochaines années, d’autant qu’elle est largement une histoire d’hommes et de femmes motivés. Si les appellations terrasses-du-larzac, pic-saint-loup, la-clape et boutenac ont aujourd’hui un temps d’avance, le Languedoc qualitatif ne peut être circonscrit à ces seules zones. Nombre de terroirs y sont très prometteurs, mais manquent parfois de locomotives qui en feraient des références. C’est le cas des appellations faugères ou la-livinière. À Pèzenas, celles qui ont existé sont à l’arrêt ou en phase de reprise. Produisant à son meilleur des rouges bien plus convaincants que par le passé, l’appellation fitou est tirée de l’oubli par au moins trois producteurs. L’AOC saint-chinian, qui manque également cruellement de notoriété, dispose de tout le potentiel pour repasser sous les lumières des projecteurs. Nombre de vignerons qualitatifs y opèrent et les terroirs sont remarquables, y compris les satellites de Saint-Chinian que sont les dénominations Berlou et Roquebrun. Avec ses sols assez disparates, l’appellation grés-de-montpellier pourrait être la plus courue car le domaine le plus mythique du Languedoc, Peyre Rose, devait en faire partie. Mais faute de grès dans les sols de son vignoble, il ne la revendique pas. Et pourtant les grés ne sont pas faits nécessairement de grès, notez le sens de l’accent. En occitan, « grés » désigne des terres de coteaux pauvres et caillouteuses, donc très propices à la culture de la vigne, mais pas forcément constitués de grès. Nous avons récemment effectué une dégustation des vins de l’appellation qui nous a montré une série de rouges aux tannins très fins. Il faut donc les suivre de près. Cabardès nous a récemment épatés par une dégustation de quelques cuvées magnifiques, c’est un terroir à suivre comme celui voisin de Malepère. Et n’oublions pas les rosés de Cabrières que Gérard Bertrand tente de positionner au sommet de la couleur en Languedoc, une place indiscutablement méritée pour cette zone méconnue.

Terrasses du Larzac
690 hectares sur sols de graves et de cailloutis
Ce secteur qui faisait partie des coteaux du Languedoc est devenu une appellation spécifique en 2014. Ne concernant pour l’instant que les vins rouges, l’AOC terrasses-du-larzac est animée par une centaine de metteurs en marché installés sur trente-deux communes. Ce vaste terroir d’altitude situé au nord-ouest de Montpellier, et qui va jusqu’au pas de l’Escalette en allant vers Millau, est installé sur la zone d’effondrement du plateau du Larzac. Il forme un V planté ici et là d’îlots de vignes. L’examen plus approfondi des différents types de sols montre une diversité assez importante, terrasses alluviales, éboulis, colluvions, calcaires jurassiques, grès rouges permiens ou encore basaltes. Ce n’est donc pas le sol qui est le marqueur caractéristique de l’appellation. La proximité du causse du Larzac, dont elle occupe le piémont, et la relative altitude apportent de la fraîcheur aux nuits d’été : les conditions idéales à un mûrissement lent et progressif des raisins. Nombre de cuvées sont d’une grande complexité de texture, de grande garde, avec des dominantes aromatiques différentes comme la garrigue à Jonquières ou le lychee à Puechabon et à Aniane. La fraîcheur des vins permise par l’altitude, culminant à près de 700 mètres, est le fil rouge de tous les vins produits dans cette zone languedocienne qui dispose du plus fort potentiel qualitatif du Languedoc. Cette appellation dynamique compte nombre d’excellents vignerons motivés dont 70 % évoluent en culture bio ou apparentée. La logique sera de segmenter encore cette zone pour mettre en avant les spécificités de chaque secteur comme Aniane, L’Escalette, Jonquières, Saint-Privat, etc., afin de s’approcher de la notion de grand cru telle qu’elle est identifiée en Bourgogne, en Alsace ou en Champagne.

Notre sélection
Mas Jullien
Clos Constantin
Domaine Cassagne et Vitailles
Domaine de l’Accent
Domaine de Montcalmès
Domaine du Pas de L’Escalette
Domaine Le Clos du Serres
Château La Sauvageonne (Gérard Bertrand)
Château des Crès Ricards (Paul Mas)
Les Vignes Oubliées
Mas Cal Demoura
Mas Combarèla
Mas de la Seranne
Mas des Chimères
Mas Lasta
Mas Laval

Pic Saint-Loup
1 350 hectares sur sols calcaires de dolomies et de marnes
Ce terroir qui faisait partie des coteaux du Languedoc est devenu une appellation spécifique en 2017. Elle concerne pour l’instant les vins rouges et rosés et est animée par quatre-vingts metteurs en marché installés sur dix-sept communes. Situés à proximité de Montpellier vers le nord, adossés aux contreforts cévenols, les terroirs de cette appellation sont divers. Certains sont installés sur le piémont des massifs de l’Hortus et du pic Saint-Loup (658 mètres), d’autres sont sur des zones plus plates. Si l’on y regarde de plus près, les sols peuvent être de nature très diverses, calcaires durs, calcaires tendres, dolomies, conglomérats, éboulis calcaires d’origine fluviale, marnes et gravettes du côté de Corconne. Comme en appellation terrasses-du-larzac, le marqueur des pic-saint-loup n’est pas vraiment à chercher dans les sols, mais juste au-dessus, dans le climat de ce secteur. Il est caractérisé par des amplitudes thermiques fortes entre le jour et la nuit en période de véraison. Cette appellation à fort potentiel est facile à reconnaître en dégustation du fait de la fraîcheur caractéristique de ses rouges, même si certaines zones produisent des vins un peu plus chauds. À dominante de syrah, ces vins sont d’une couleur moins intense que celle des vins de l’AOC terrasses-du-larzac et déploient moins de complexité absolue, mais la même élégance et la même sensation de fraîcheur en bouche. Au niveau olfactif, les fruits rouges dominent avec le thym et le romarin. Leur structure est délicate, tendue par une fine acidité et un sens de l’équilibre spécifique. Hélas, seules quelques locomotives tirent l’appellation et nous incitons les autres producteurs à les rejoindre car ce terroir a un potentiel évident. Il aura vocation dans le futur à segmenter ses crus et à mettre en avant les différents terroirs. Nous accordons une mention particulière aux rouges produits sur la zone de la Gravette de Corconne tant ils sont identifiables : un goût minéral très particulier et distinctif nous semble être la définition même d’une appellation spécifique, mais ce n’est pas la seule zone de grand intérêt de ce secteur.

Notre sélection
Clos Marie
Château Lancyre
Château de Lascaux
Clos des Reboussiers
Domaine d’Aigues Belles
Domaine de Mortiès
La Chouette du Chai
Domaine Mirabel
Mas Bruguière

La Clape
800 hectares sur sols de calcaires durs, d’argile et d’éboulis
Ce terroir qui faisait partie des coteaux du Languedoc est devenu une appellation spécifique en 2015. Animée par une trentaine de metteurs en marché installés sur six communes, l’appellation la-clape concerne pour l’instant les vins rouges et blancs à l’exception des rosés et est. Déjà planté de vignes sous Jules César, ce secteur situé entre Narbonne et la mer s’étend sur 17 kilomètres du nord au sud et autant d’est en ouest. Une partie importante du vignoble est installée sur le massif de La Clape, entre la mer et la ville. Les vignerons y cultivent la biodiversité et il faut monter au sommet, au domaine de Pech Redon, pour comprendre la majesté de cette appellation. Bien que l’altitude soit limitée, à peine plus de 200 mètres, le massif culmine sur toute la zone environnante où peu de reliefs se distinguent. De canyons en vallons, la pinède, les vignes et la garrigue regardent souvent la Méditerranée. Les vins rouges sont d’une intensité profonde avec une bonne brillance et font partie des plus identifiables en dégustation. Ils prennent des nuances de fumé-lardé complétées par la note saline apportée par les embruns marins. Au niveau olfactif, les parfums balsamiques dominent avec les senteurs de résine de pin et d’eucalyptus ainsi que des parfums de garrigue. L’acidité est bonne, ce sont des vins qui tiennent dans le temps, il faut attendre trois à cinq ans avant de les boire. Tirée par plusieurs vignerons, c’est l’une des appellations les plus qualitatives du Languedoc. En blanc, le bourboulenc se plaît sur certaines zones et peut donner d’excellents vins. Il est souvent associé à la clairette, au grenache blanc, à la roussanne et au rolle.

Notre sélection
Château Pech-Redon
Château La Négly
Château L’Hospitalet (Gérard Bertrand)
Château Rouquette-sur-Mer

Boutenac

220 hectares sur sols de calcaires,de grès et de molasses
À la différence de l’AOC terrasses-du-larzac, qui est une appellation sous-régionale, Boutenac bénéficie depuis vingt ans (pour ses rouges) d’une appellation communale au sens de l’Inao, tout comme Faugères, La Clape ou La Livinière. Ce niveau d’appellation est possible quand le vignoble est installé sur dix communes au maximum. Jusqu’alors corbières-boutenac, le cru est une AOC à part entière depuis 2024, animée par une quarantaine de metteurs en marché. Le carignan est ici le cépage majoritaire et c’est le secteur du Languedoc qui en donne les meilleurs vins. Ce ne sont pas les rouges les plus aromatiques, mais ils sont plus frais que ceux produits par les traditionnels syrah, grenache et mourvèdre. Cette fraîcheur tonique, graal indispensable pour les rouges ambitieux sous le soleil ardent du Languedoc, est combinée à une couleur profonde et à une complexité aromatique généreuse autour de notes d’épices, de fruits mûrs et de garrigue. Par sa construction autour du carignan, l’appellation boutenac ne ressemble à aucune autre en Languedoc.

Notre sélection
Château Ollieux-Romanis
Château de Caraguilhes
Château de Villemajou (Gérard Bertrand)

Saskia de Rothschild : « L’objectif, c’est de produire des vins de lieux »

Photo Mathieu Garçon.

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Vous avez acquis William Fèvre il y a deux ans. Pourquoi et comment ?
Le dossier nous est parvenu à un moment où nous souhaitions investir dans un vignoble de grands vins blancs en France. Jusqu’alors, nous avions davantage cherché dans la Loire. Moi, je suis une fan de vins de Chablis depuis longtemps. Chablis, c’est une Bourgogne particulière, avec une identité familiale, vigneronne et encore agricole. Ce n’est pas la Côte-d’Or, où nous n’aurions jamais osé aller. Cela apparaissait donc envisageable d’aller à Chablis, y compris sur le plan financier.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce projet ?
Nous aimons bien avoir un portefeuille de vins assez variés. Dans notre famille de domaines, nous ne cherchons pas que des vins iconiques. Le domaine William Fèvre propose des vins qui vont d’un excellent chablis en appellation village jusqu’aux plus beaux des grands crus. C’est cette pyramide qui nous a plu. Fin mars 2023, nous sommes allés sur place pour rencontrer Didier Séguier et passer du temps dans la vigne. C’est un terroir de dingue. Nous avons été impressionnés par l’expertise du domaine, sans parler de la conscience environnementale, avec une certification bio déjà acquise. On s’est dit assez vite que cela pourrait correspondre à nos attentes. On a fait une dégustation. Le vin de Lafite, par son terroir, est celui qui est le plus dans l’épure parmi les premiers grands crus. Il ne recherche jamais la puissance. Chez William Fèvre, les vins que produisaient Didier Séguier et son équipe avaient ça. Pas d’élevage en barrique neuve, rien qui maquille l’expression aromatique des terroirs et une recherche de pureté présente à toutes les étapes. Pour nous, il y avait un bon alignement des planètes.

C’est la première fois que vous mettez le pied en Bourgogne. Comment avez-vous été accueillis ?
On est toujours précédé par une image, ce qui peut être un peu compliqué. Nous avons une image de Bordelais, qui peut être très corporate. En plus, quand on entend Rothschild, on s’attend à voir des gens en costumes-cravate. J’ai souhaité rencontrer beaucoup de gens, avec Didier Séguier et lors de moments collectifs comme les Grands jours de Bourgogne. Échanger, écouter, parler de vins, c’est ce qui compte. Comprendre comment chacun vit ce qui se passe à la vigne, c’est cette partie qui me passionne.

Quelle est votre ambition pour William Fèvre au sein du portefeuille de domaines de la famille ?
Mon père est depuis toujours un fan de vins rouges. Nous avions beaucoup plus un portefeuille de vins rouges, avec certes un liquoreux, Château Rieussec à Sauternes. L’objectif ultime de cette nouvelle étape à Chablis, c’est de produire des vins de lieux et par la même occasion, de très grands vins blancs. Cela fait quelques années que l’on progresse dans cette couleur. On a développé un vin blanc sec au château Duhart-Milon, on a aussi des blancs dans l’Entre-Deux-Mers. Pour les équipes techniques, faire du blanc est utile pour faire du rouge. Cela apporte une précision supplémentaire sur la gestion des acidités, des dates de vendanges, ça nous fait progresser, ça nous fait du bien. Aujourd’hui, les équipes se parlent beaucoup, mais il n’y a aucune volonté de venir avec un modèle bordelais et le calquer à Chablis. William Fèvre est mature dans sa gestion, donc ça fonctionne bien.

Quelle est votre vision des vins de Chablis et de leur place dans le paysage des grands vins blancs ?
Ce que j’aime avec les chablis, c’est leur austérité sympathique, ce sont des vins attachants, d’une grande buvabilité, dont on ne se lasse pas. La diversité de terroirs est passionnante. Par exemple, entre les terroirs de Bougros et de Côte Bouguerots (parcelle située au sein du climat grand cru Bougros, ndlr), ce sont deux mondes différents. On ne goûte pas des chardonnays, mais des sols kimméridgiens, des profondeurs, des marnes, une exposition et la diversité géologique du lieu. Ce sont des vins qui sont transparents, qui racontent leurs terroirs. Il faut les distinguer, les comprendre. Et même si on ne les comprend pas, on les aime quand même. Pour moi, c’est ça les grands vins.

Allez-vous redessiner le périmètre de William Fèvre, regarder de nouveaux terroirs ou rééquilibrer la partie négoce par rapport aux vignes du domaine ?
Concernant les terroirs, et étant donné le soin que nous souhaitons apporter à la vigne, nous sommes bien avec nos quelques 70 hectares de vignes. Avant notre arrivée, la maison Bouchard avait déjà beaucoup réduit la proportion de négoce. On ne souhaite pas réduire plus. Les décisions qui ont été prises étaient bonnes, nous n’avons pas l’intention de changer ces équilibres, ni de remettre en cause les partenariats de long terme.

Votre parc immobilier à Chablis est de premier plan. Il est largement sous-exploité. Avez-vous des projets le concernant ?
Didier a un projet de nouvelle cuverie depuis vingt ans afin de réunir toutes les opérations de William Fèvre sur un seul site qui sera, et c’est symbolique, situé en face des grands crus, au pied de nos vignes. C’est acté, les travaux devraient démarrer mi-2026. Concernant ce formidable patrimoine architectural au cœur de Chablis, nous serions ravis de créer une offre d’hôtellerie. Mais ce n’est pas notre métier, nous voulons nous concentrer sur notre savoir-faire. Donc si nous le faisons, ce sera avec un partenaire.

Compte tenu des conditions difficiles du millésime 2024, comment envisagez-vous l’avenir à propos de vos pratiques en biodynamie ? Faut-il aujourd’hui privilégier l’approche écologique à celle économique ?
Il n’y a pas beaucoup d’alternatives au bio et nous ne souhaitons pas mettre de produits CMR dans nos vignes. Nous sommes convaincus que notre itinéraire est le bon, même si cela veut dire plus de passages et un impact carbone important. Cela signifie qu’il faut être très bon, très précis. Il n’y a pas de place pour l’erreur. Pour être en bio, il faut être irréprochable dans l’excellence. Je crois qu’il faut garder cette ligne, sans être dogmatique. Après, en 2024, nous avons récolté neuf hectolitres par hectare, alors si 2025 est à nouveau une année compliquée, on en reparlera.

Avec les changements qui s’annoncent, Chablis doit-il s’inspirer de la Champagne et chercher des cépages d’appoint ?
Faire des recherches sur d’autres cépages ? Je n’y crois pas trop à ce stade. En revanche, il faut plutôt travailler sur des sélections massales de chardonnays adaptés à notre terroir et, surtout, traiter la question des viroses, en faisant attention aux temps de jachère. Il faut installer la parcelle de la meilleure des façons, réfléchir à la manière d’espacer nos rangs, adapter nos plantations aux expositions. Pour répondre aux défis du réchauffement climatique, je crois plus en ce genre d’adaptations fines, plutôt que de changer de cépage.

Quel regard portez-vous sur des pratiques complémentaires de la biodynamie, comme l’agroforesterie ou l’agro-pastoralisme ?
Les animaux dans les vignes, ça nous plaît. Au château d’Aussières dans le Languedoc, on a déjà des animaux dans les parcelles. Cela sera peut-être le cas à Pauillac dans un avenir proche. À Chablis, Didier a une mule qui vient travailler les sols dans nos clos. Et puis, avec notre « William Ferme », comme on l’appelle, on a des chèvres, des ânes, des poules et des oies dans nos prairies. Dans chaque lieu, il s’agit de trouver un équilibre, ainsi que les personnes passionnées qui ont envie de s’engager. Partout, il faut comprendre l’aspect humain de ce métier, pour trouver des femmes et des hommes qui auront encore envie de le faire dans vingt ans.

Liban, à l’épreuve du climat

Le vignoble de château Kefraya dans la plaine de la Bekaa est protégé des aléas climatiques par l'Anti-Liban, une chaîne de montagnes qui sépare le Liban de la Syrie.

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Des hauteurs de la vallée de la Bekaa aux coteaux surplombant la Méditerranée, le Liban offre une grande diversité de terroirs. Ce petit pays, traversé de montagnes et de microclimats, permet une culture de la vigne entre 400 et 1 800 mètres d’altitude. Avec ses sols argilo-calcaires et son ensoleillement idéal, la vallée de la Bekaa reste le cœur historique de la production, mais d’autres régions se distinguent comme celle de Batroun, dans le nord, avec ses influences maritimes, ou celle de Jezzine, au sud, qui offre des conditions uniques pour des vins de caractère.

La filière viticole est à l’image du pays, une mosaïque de vignerons et de terroirs qui, malgré les crises économiques, politiques et sociales persistantes, affichent une résilience remarquable. « Je connais le vignoble libanais depuis 1996, j’accompagne Ixsir depuis de nombreuses années. Le pays possède une histoire incroyable avec le vin et les domaines font un travail considérable pour porter la qualité à un niveau international. Les Libanais peuvent être fiers de leur travail », observe Hubert de Boüard, copropriétaire de château Angélus et œnologue consultant depuis plus de dix-huit ans dans le pays. Le Liban possède une histoire viticole millénaire. « Les Phéniciens cultivaient déjà la vigne. Le temple de Bacchus à Baalbek en est un témoin, la vigne y était présente bien avant qu’elle n’arrive en France », souligne-t-il. Il met ainsi en garde contre l’idée selon laquelle les savoir-faire occidentaux viendraient tout révolutionner. Pour lui, le Liban a une richesse propre.

L’équipe d’Ixsir a sillonné le Liban à la recherche des meilleurs terroirs. Ce petit bijou a été élaboré de toutes pièces à Jezzine, au sud du pays.

S’adapter aux aléas
Les principaux cépages cultivés sont le cabernet-sauvignon, la syrah, le cinsault et le merlot pour les rouges, le chardonnay, le viognier et le sauvignon pour les blancs. Ces cépages internationaux, très présents dans les assemblages, s’avèrent particulièrement sensibles aux variations climatiques. Roland Abou-Khater, propriétaire de Coteaux du Liban, indique que « les vendanges, qui se déroulaient historiquement en septembre, débutent désormais la deuxième quinzaine d’août ».

Cette précocité induit un déséquilibre entre maturité phénolique et accumulation de sucres, menaçant l’acidité naturelle et conduisant à des degrés alcooliques plus élevés. « Nous sommes souvent contraints d’intervenir tôt pour ne pas obtenir des vins trop puissants et déséquilibrés et pour conserver leur fraîcheur », explique l’œnologue Fabrice Guiberteau, directeur technique du château Kefraya. C’est aussi le cas au château Saint-Thomas, comme le constate Joe-Assaad Touma, le copropriétaire et œnologue du domaine. La diminution du volume des nappes phréatiques, conjuguée à l’absence de politiques publiques de gestion de l’eau, aggrave aussi la situation.

Dans la Bekaa ou dans le nord du pays, de petites exploitations peu équipées voient leurs rendements baisser. « Face à cette contrainte, les vignerons redécouvrent l’intérêt agronomique des cépages autochtones comme l’obeidi et le merwah, historiquement cultivés en sec et réputés pour leur bonne résistance à la chaleur et à la sécheresse », constate Fabrice Guiberteau. Ce dernier a mis en place un conservatoire de cépages locaux, aussi bien en blanc (obeidi, merwah, meksessé) qu’en rouge (assouad karech, asmi noir), qu’il est allé chercher, en partie, à l’Inra en France. La dernière vague de chaleur qu’a connue la Bekaa montre bien qu’ils sont plus adaptés au climat de la région. D’après Hubert de Boüard, « l’obeidi, souvent critiqué pour son manque de complexité, pourrait trouver une place intéressante en assemblage, à condition d’être mieux travaillé ».
L’avenir de ce jardin d’Éden est menacé par le changement climatique, qui engendre une hausse des températures et un stress hydrique important.

Longtemps considéré comme un atout, le climat, de plus en plus instable, pousse les vignerons à repenser en profondeur leurs pratiques culturales et à apporter des solutions aux différents problèmes rencontrés. Pour y faire face, il faut engager un travail de fond minutieux pour comprendre les spécificités de chaque région, lieu ou parcelle. « Il est indispensable de planter le bon cépage au bon endroit », estime Hubert de Boüard. Il a appliqué cette démarche rigoureuse au domaine Ixsir en menant des études approfondies de sols, de climats, de porte-greffes, et en adaptant chaque cépage à son environnement naturel. Il compare d’ailleurs ce travail pionnier à une véritable « conquête de l’Ouest ». Du nord au sud, de l’est à l’ouest, l’œnologue bordelais a arpenté le Liban, sans exclure les régions sous influence du Hezbollah. Il y a vu émerger des terroirs d’exception, dignes des plus grands vignobles mondiaux. « Ce pays a tout pour devenir un haut lieu de la viticulture méditerranéenne », affirme-t-il.

Certains domaines adoptent de nouvelles pratiques culturales. La limitation du travail du sol, le maintien de couverts végétaux, l’irrigation goutte-à-goutte raisonnée (par endroits) et l’utilisation de compost organique témoignent d’une prise de conscience environnementale croissante. « Si la viticulture biologique reste marginale, elle progresse lentement, notamment chez les domaines soucieux d’inscrire leur production dans une logique durable, comme c’est le cas chez Kefraya », précise Fabrice Guiberteau. Des expérimentations autour de la sélection massale ou de l’agroforesterie montrent une volonté d’explorer des alternatives plus résilientes, en s’inspirant parfois de modèles méditerranéens voisins.

Le vignoble de Vertical 33 a fait de l’altitude (environ 1400 mètres) un atout dans un pays où les températures peuvent monter très haut en été.

S’en sortir par le haut
D’autres domaines misent sur la viticulture d’altitude, une option rendue possible en raison de la géographie escarpée du pays. De plus en plus de vignobles sont aujourd’hui implantés à plus de mille mètres d’altitude, notamment dans le nord de la Bekaa ou sur les pentes du mont Liban. « Le domaine Vertical 33 se situe à 1 400 mètres d’altitude. Là, le pinot noir et les autres cépages plantés en terrasses s’épanouissent », souligne Eid Azar, son propriétaire. Ici, les amplitudes thermiques entre le jour et la nuit permettent de ralentir la maturation, de préserver l’acidité et de produire des vins plus équilibrés, dans les deux couleurs. Un exemple loin d’être isolé.

Propriétaire du domaine de Baal à Zahlé, situé à environ 1 150 mètres d’altitude, Sébastien Khoury explique que « le pays, par la richesse de ses terroirs, la diversité de ses altitudes et sa tradition viticole, pourrait devenir un laboratoire d’adaptation face au changement climatique ». Malheureusement, le climat n’est pas la seule contrainte au bon développement de la viticulture libanaise. Les problèmes et les défis auxquels le pays fait face sont nombreux. Depuis 2019, la livre libanaise s’est effondrée, affectant la rentabilité des domaines. Les tensions internes freinent le développement du secteur. Enfin, les contraintes logistiques, la fermeture de certaines routes commerciales et les sanctions régionales compliquent l’accès aux marchés étrangers, qui représentent plus de 60 % des ventes.


À savoir

Le Liban compte aujourd’hui environ cinquante domaines, caves ou embouteilleurs, contre seulement huit domaines il y a vingt-quatre ans, parmi lesquels Ksara, Musar, Kefraya, Coteaux du Liban, Tourelles et Wardy forment le noyau historique. Grâce à cet essor, le vignoble s’étend aujourd’hui sur environ 2 900 hectares, principalement dans la vallée de la Bekaa, à l’est du pays. Cette région bénéficie d’un climat méditerranéen tempéré par l’altitude (entre 900 et 1 200 mètres), propice à la culture de la vigne. « Ce n’est pas un hasard si la culture de la vigne remonte ici à plus de 5 000 ans », observe Édouard Kosremelli, directeur du château Kefraya. Les Phéniciens, navigateurs et commerçants de l’Antiquité, ont diffusé la viticulture et le vin à travers le bassin méditerranéen il y a des milliers d’années. « Les vestiges de pressoirs antiques et d’amphores retrouvés à Byblos, Tyr ou Baalbek témoignent de cet âge d’or viticole », ajoute Micheline Touma, présidente de l’Union vinicole du Liban, un organisme qui regroupe les acteurs majeurs de la filière.


Les domaines historiques

Fabrice Guiberteau, Édouard Kosremelli et Émile Majdalani, les trois piliers du château Kefraya.

Château Kefraya
Installé au cœur de la vallée de la Bekaa, ce domaine de 300 hectares allie technologie moderne et terroir d’exception. Il est considéré comme l’ambassadeur et le porte-drapeau du vin libanais à l’étranger. Sa cuvée Comte de M est l’une des plus prestigieuses du pays.

Château Ksara
Fondé en 1857 à Zahlé, Ksara est le plus ancien et le plus grand producteur de vin au Liban avec plus de 2,7 millions de bouteilles par an. Il est connu pour ses caves souterraines creusées par les Jésuites et ses cuvées accessibles, exportées dans plus de quarante pays.

Domaine des Tourelles
Créé dans les années 1860 par François-Eugène Brun, ingénieur français travaillant dans la plaine de la Bekaa, ce domaine produit du vin depuis 1868. Cette historique propriété appartient depuis 2000 à Nayla Issa el-Khoury et Elie F. Issa. Les vignes sont plantées
sur des terres graveleuses et argileuses.

Joe-Assaad Touma et sa sœur devant la chapelle construite par leur père juste avant la création de Château Saint-Thomas en 1990.

Château Saint-Thomas
Ce domaine familial, installé sur la plaine de la Bekaa, a été créé en 1990 par Saïd Touma. Il est désormais dirigé par ses enfants Joe-Assaad (qui a fait des études d’œnologie à Montpellier et Bordeaux), Nadia, Nathalie, Claudine et Micheline. Ensemble, ils signent des vins modernes fruités et équilibrés.

Gaston Hochar (à droite) propriétaire de Château Musar à côté de son œnologue.

Château Musar
Véritable icône du vin libanais, ce domaine familial fondé en 1930 près de Beyrouth est célèbre pour ses vins rouges de garde, complexes et singuliers, qui rivalisent avec les plus
grands crus mondiaux.

Le couple Abou Khater représentant de la nouvelle génération du domaine Coteaux du Liban a fait ses armes en France.

Coteaux du Liban
Bien que présent depuis un certain temps, ce domaine connaît un nouveau souffle avec l’arrivée de Roland Abou-Khater. Il présente des cuvées de plus en plus raffinées et une volonté affirmée de faire rayonner les vins auprès d’un public jeune et curieux.


Les domaines à suivre

Vertical 33
Ce projet confidentiel et haut de gamme cultive des parcelles à très haute altitude (jusqu’à
1 800 m). Le domaine se spécialise dans des micro-cuvées de caractère, à la fois élégantes
et audacieuses.

Batroun Mountains
Implanté dans la région côtière
du nord, ce domaine familial produit des vins bio dans
un environnement montagneux unique, avec une grande attention portée à la terre.

Marcher sur les traces de ses ancêtres, c’était le rêve de Maher Harb, ingénieur formé en France. Un rêve devenu réalité avec la création du domaine Sept Winery à Nehla, dans le nord du Liban.

Sept Winery
Fondé par un ingénieur devenu vigneron, ce domaine met l’accent sur les cépages indigènes et une viticulture en harmonie avec la nature. Son approche minimaliste et épurée séduit un public en quête d’authenticité.

Ixsir
Le domaine est né en 2008 grâce à la volonté de Carlos Ghosn et de son ami Étienne Debbané. Les vins sont issus d’assemblages de raisins venant de terroirs du Sud, de la Bekaa et de Batroun. Pour les aider, ils font appel à Hubert de Boüard, consultant
et copropriétaire du château Angélus à Saint-Émilion.

Karim et Sandro Saadé dans leur vignoble situé à l’ouest de la plaine de la Bekaa.

Marsyas
Dans la plaine de la Bekaa, Sandro et Karim Saadé font partie de cette nouvelle génération
de vignerons qui se battent pour continuer à produire du bon vin dans un pays où le quotidien est semé d’embûches. Le vignoble de 50 hectares est planté sur un sous-sol calcaire compact, une roche-mère couverte par une pellicule de terre de 40 à 50 centimètres.

Sébastien Khoury.

Domaine de Baal
Sébastien Khoury est à la tête de ce domaine. Franco-libanais, il a grandi à Pauillac auprès
de son père qui était médecin. Se dirigeant vers une carrière de négociant, il deviendra finalement vigneron en 2005, reprenant la propriété de son père sur les hauteurs de Zahlé.

Chianti prend de la hauteur


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Les 70 000 hectares de la zone DOCG Chianti Classico sont nichés entre les cités de Florence au nord et de Sienne au sud. Les paysages à couper le souffle ont été sculptés par les flâneries des fleuves qui rayent la succession de collines des cinq vallées du Chianti. Les villages aux maisons de pierre de taille sans âge aux volets délavés cohabitent avec une flore aux trois quarts composée de bois auxquels s’ajoutent les mêmes proportions d’oliviers argentés et de vignes. Sur les terres du Chianti Classico, l’agroécologie et la polyculture, que l’on tente de répliquer aujourd’hui au sein de nombreux vignobles, sont une disposition naturelle. La vigne est perchée entre 200 et 700 mètres d’altitude pour satisfaire au cahier des charges de l’appellation. Au sein d’un territoire si vaste, il est inimaginable d’obtenir une unité de sols ou de savoir-faire. Alors, elle s’enracine dans une douzaine de familles géologiques différentes localisées parmi les onze villages qui représentent autant d’unités géographiques additionnelles classées (UGA). Le nord est plutôt dominé par le galestro (un feuilletage de schiste argileux), au centre on retrouve la fameuse pietraforte (un dépôt sableux ancien cimenté de minéraux), sur la partie est, du macigno (un grès compact et drainant) et sur la moitié sud, une dominante d’albarese (un calcaire très dur).
C’est sur ces terroirs que pousse le sangiovese. Difficile à dompter, laborieux, irrégulier, pénible, réductif, caractériel même, sont autant d’adjectifs que les vignerons utilisent pour décrire le cépage signature du Chianti Classico. C’est une variété tardive dont la maturation imprévisible contraint à des vendanges longues rythmées par des tries successives. La saveur spéciale qu’il apporte aux vins et qui leur donne des allures d’aristocrate en habits du week-end n’est pas la seule raison pour laquelle on tolère malgré tout son attitude de diva. Son autre atout est de demeurer productif malgré les sols stériles et maigres du Chianti. Il aime le calcaire sur lequel il développe une fraîcheur saisissante. Poreux au terroir comme à la patte du vigneron, il livre une traduction fidèle du territoire comme on expose une image sur une pellicule photo. C’est pour cela qu’il représente 80 % au minimum de l’assemblage des Chianti Classico et Chianti Classico Riserva. Il peut être complété par des cépages autochtones (canaiolo, pugnitello, colorino, etc.) ou internationaux (merlot, cabernet-sauvignon, syrah), bien que les seconds soient peu à peu abandonnés pour laisser une empreinte 100 % italienne, voire 100 % sangiovese.

Blanc sur rouge, rien ne bouge
Un an après la réunification de l’Italie, en 1872, est inventée la fameuse « recette originale du Chianti » de Bettino Ricasoli, homme politique et grand propriétaire viticole toscan au domaine de Brolio. Selon lui, le chianti idéal se compose de 70 % de sangiovese pour la structure, de 15 % de canaiolo pour arrondir des tannins un peu raides et de 15 % du cépage blanc malvasia, pour la fraîcheur. Cette popote, dont la proportion de cépages blancs est d’abord restreinte avant d’être interdite en 2006, favorise une production intensive de vins destinés à une consommation rapide en surfant sur les forts rendements de la malvasia. Dans la même veine, la « fiasco », cette fameuse bouteille ronde ceinte de paille tressée convertie en porte-bougies par un grand nombre de trattorias italiennes, était elle aussi destinée à des vins de consommation rapide (on ne peut la coucher pour en faire vieillir le contenu). Les choses ont bien changé aujourd’hui. À cet éloge de la productivité (qui est le terrain de la DOCG géante voisine, Chianti, à ne pas confondre avec Chianti Classico, seule appellation à pouvoir se prévaloir de la zone historique éponyme) succède depuis une bonne vingtaine d’années une stratégie collective orientée sur la qualité et la patience. Les bouteilles bordelaises modernes sont frappées du sceau du fier coq noir, emblème de plus d’un siècle dont la légende enracine les vins encore un peu plus profondément au cœur de leur terre originelle (voir encadré). Les consommateurs ne s’y trompent pas, le Chianti Classico s’exporte à 80 % pour rejoindre les plus grandes tables du monde.

Le castello
di Brolio, l’un des plus anciens domaines viticoles d’Italie, propriété
de la famille Ricasoli, domine les collines
de Gaiole in Chianti.

La légende d’Il gallo nero

Au Moyen Âge, lasses d’une guerre qui n’en finissait pas, les cités de Florence et de Sienne organisèrent une compétition pour déterminer laquelle des deux administrerait l’autre. Les règles du jeu étaient simples : deux chevaliers seraient éveillés au chant du coq et s’élanceraient à cheval à la rencontre l’un de l’autre. Celui qui se serait rapproché le plus près de la ville concurrente remporterait la victoire et tout le Chianti serait administré par la ville vainqueur. Le réveil du coq était crucial. Les Siennois nourrirent le leur de mets précieux pour lui fournir de l’énergie. Seulement, le matin, le coq repu par son festin tarda à se réveiller, ce qui ralentit le chevalier de cette équipe. Florence, quant à elle, affama son coq noir qui, sur le qui-vive dès l’aurore, alerta le chevalier et lui permit de partir en avance. Les deux adversaires se rencontrèrent à Fonterutoli, un petit village au sud de Castellina in Chianti, proche de Sienne, et la zone passa sous administration florentine. Le coq noir devint alors symbole de paix.

La sélection

Les vins de l’appellation Chianti Classico n’ont pas d’unité réelle de style, ce qui s’explique aisément par l’hétérogénéité des terroirs de cette zone vaste de 70 000 hectares. En termes de vinifications, on pourrait malgré tout distinguer deux écoles. L’une, traditionnelle, qui pratique des extractions et des boisés parfois trop pesants, l’autre plus moderne, qui infuse le sangiovese avec tact. La nomenclature des vins s’articule en trois catégories qui répondent à trois besoins distincts de consommation. Les Chianti Classico, qui bénéficient d’une patine d’un an minimum, sont une introduction qualitative à l’appellation tandis que les riserva sont plus musclés et vieillissent au moins 24 mois. Enfin, la mention gran selezione adoptée en 2014 signale une production qui vise à exprimer l’identité du terroir exceptionnel d’un lieu-dit. L’élevage dure 30 mois minimum et les vins sont structurés à l’extrême. Cette dernière catégorie ne représente que 5 % de l’offre, mais a été adoubée par une bonne partie des acteurs de la zone après seulement dix ans d’existence. Les vins livrables présentés en 2025 sont issus de millésimes différents car la durée du vieillissement qui précède la mise en marché est laissée à la discrétion des vignerons.

Chianti Classico, Cigliano di Sopra 2023
Une grande réussite pour ce jeune domaine de San Casciano avec un jus aux effluves
de chocolat noir et de cassis frais à la bouche délicatement mentholée et d’une élégance folle.
97/100

Caparsa 2021
Ce petit domaine familial de Radda produit d’excellents vins. Celui-ci est élégant avec ses notes fumées de baies rouges et ses tannins très fins qui confèrent une texture douce comme le cachemire.
96/100

Bucciarelli Antico Podere Casanova 2018
Un parti pris du domaine familial et de son talentueux vigneron de 19 ans est de mettre en marché des vins patinés, prêts à boire. Le nez embaume l’encens, la prune et présente déjà quelques notes tertiaires de truffe avant de laisser place à une matière riche et aux tannins mûrs. Aérer à l’avance.
95/100

Montefioralle 2022
Le vin de ce domaine de quatre hectares à Greve a un parfum délicat qui mêle baies noires, eucalyptus et violette. Sa bouche est tout aussi racée, souple et fraîche, à l’allonge gracieuse.
94/100

Montesecondo 2023
Les vignes cultivées en biodynamie sur les sols de macigno engendrent un jus qui embaume la végétation des collines toscanes, les épices nobles et le poivre vert. La bouche est structurée, construction baroque qui demande à s’arrondir avec le temps.
93/100

Querciabella 2022
À Greve, cette propriété de belle taille propose ce vin dont les senteurs de framboise
se mélangent à celles de rose et de cannelle et précèdent une bouche étoffée par des tannins abondants, mais souples.
93/100

Castello di Bossi 2022
Cette gigantesque forteresse de Castelnuovo offre une cuvée raffinée avec des notes prononcées de réglisse, très aromatique au nez comme en bouche et bien drapée par
des tannins souples.
92/100

Castell’in Villa 2020
Cette très ancienne propriété située non loin de Castelnuovo, au sud-est du Chianti, produit un vin dense, mais fin, qui dévoile des arômes de mûre, d’espresso et de menthol.
92/100

San Felice, Borgo 2022
Une matière ample et structurée par des tannins fermes et un boisé présent qui devront s’intégrer au vin. Patience, la dégustation des vieux millésimes nous certifie que cela en vaut la chandelle.
91/100

Podere le Cinciole 2022
Ce domaine familial compte dix hectares de vignes cultivées en bio. Le nez est encore un peu feutré et demandera du temps et de l’aération, mais la bouche est plus bavarde, charismatique avec des notes chocolatées et des tannins fermes.
90/100

Chianti Classico Riserva, Renzo Marinai, Riserva 2020
Ce bijou de Panzano confectionne un vin biologique au fruité frais et vibrant de framboise et de pêche de vigne, dont la bouche ronde et pleine est d’une grande gourmandise.
95/100

San Giusto a Rentennano, Le Baroncole 2022
Cette ancienne abbaye de Gaiole produit un Classico qui honore la fière structure tannique du sangiovese, enrobé de senteurs de bois noble, d’épices orientales et d’encens. Le fruit arrive en second, épaulé de notes balsamiques. Une belle complexité et une fraîcheur saisissante.
94/100

Acquadiaccia, Riserva 2020
Ce domaine biologique de Panzano confectionne ici un vin qui exhale la rose et la cerise noire. Bien que déjà souple, le bois n’est pas encore complètement digéré, mais la matière est allégée par une forte tonicité.
93/100

Marchese Antinori, Riserva 2022
Ce domaine emblématique produit un Riserva profond au nez séducteur de baies rouges et noires et de réglisse et à la bouche charnue et acidulée. Un classique du style.
92/100

Ormanni, Riserva 2021
Dans la zone de Poggio, ce domaine familial de 60 hectares propose un vin joliment structuré aux senteurs d’épices, de cuir frais et de baies noires avec une pointe animale. Bénéficiera de la patine du temps.
91/100

Chianti Classico Gran Selezione Castello volpaia, Coltassala 2021
Aux baies juteuses et ultra-concentrées de mûre et cassis, s’additionne la grande fraîcheur héritée de sols d’albarese très calcaires de ce domaine historique de Radda. La bouche est dense, mais très raffinée, guidée par le fruit, la réglisse, ainsi que des notes fumées et de végétal noble et d’une longueur imperturbable.
97/100

Fontodi, Pastrolo 2021
Produit par cette propriété iconique qui regarde Panzano au cœur d’un microclimat froid
au sol de macigno ce vin très élégant et ultra-parfumé aux notes de violette et de menthol a une bouche fraîche et très longue, structurée par des tannins abondants, mais soyeux. Superbe !
97/100

Fonterutoli, Gran Selezione 2021
Issu d’un domaine situé à Castellina, ce vin aux notes profondes de baies rouges sénescentes, de poivre vert et de vanille, est bien bâti et salivant.
94/100

Badia a Passignano, Gran Selezione 2022
Cette propriété de 80 hectares appartient à la famille Antinori. Le vin mêle les fruits rouges et noirs, la vanille et la cannelle qui ressortent dans une belle bouche épicée et longue,
aux tannins de lin.
93/100

Castello di Ama, Vigneto Bellavista 2020
Avec 80 hectares à Gaiole, le domaine assemble ici le sangiovese à la malvasia nera. La bouche est puissante, structurée par des tannins abondants, mais poudrés, et s’accompagne de flaveurs de violette, de cerise noire, de gibier et d’épices. Un vin très gastronomique.
92/100

 

Elisabetta Foradori, la passion du passé


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Trentino. Il y a d’abord ce nom, comme tiré d’un conte italien pour enfants, bien connu des férus de haute montagne sous le vocable plus noble de Trentin-Haut-Adige. Une région autrefois autrichienne, dont la production viticole s’écoulait dans les caves de Vienne, un temps richissime, mais sortie exsangue d’une Première Guerre mondiale qui annexe son destin à celui de l’Italie. Durant des décennies, ne reste que la vision sépulcrale de superbes caves entièrement vides, à l’image de celle qui deviendra celle de la famille Foradori, sauvée de la faillite par un rachat au début des années 1920 par le grand-père de celle qui deviendra plus tard l’une des figures les plus respectées du vignoble italien. « J’ai commencé très jeune, j’avais 19 ans », admet presque sur un ton d’excuse Elisabetta Foradori en évoquant sans emphase ses débuts au domaine familial. La disparition brutale de son père Roberto à l’âge de 38 ans, alors qu’elle n’était qu’une fille unique de 11 ans, laissa la charge du vignoble à sa mère, soutenue par deux ouvriers de la première heure : « Nous vendions nos vins dans les trattorias alentour, des vins simples, des cuvées de table ». Dans une Italie encore dominée par les coopératives, la famille tente de maintenir le cap, embouteillant ses propres vins afin d’échapper à la fatalité de prix continuellement à la baisse. Lorsque Elisabetta reprend les rênes de la propriété en 1984, le domaine n’a guère de reconnaissance au-delà des confins de la vallée. Déjà, pourtant, la jeune femme aspire à trouver sa propre voie, qui ne sera pas celle des super toscans et autres cabernets standardisés. « Je ne voulais pas seulement me consacrer à la vigne, mais également aux fleurs, aux arbres. J’ai toujours voulu voir le vignoble comme une forêt. » Dans ce Trentin exigu, coincé entre lacs et montagnes, elle est persuadée qu’il est possible de produire des rouges et des blancs d’une grande finesse, issus des cépages autochtones aux noms suaves de teroldego, nosiola et manzoni bianco, qui conserveraient toutefois « ce côté terrien et caractériel que l’on retrouve chez les gens d’ici ». Sa rencontre avec celui qui deviendra son mari, le professeur Rainer Zierock, un Allemand épris de philosophie, marque un tournant dans son approche du métier. « Il m’a appris à regarder les plantes, à comprendre la génétique, à envisager l’agriculture sous un autre angle. » De cette union naîtront non seulement trois enfants, Emilio, Théo et Myrtha, mais aussi une approche intuitive, presque animiste de la viticulture. Elisabetta Foradori s’attache alors à pratiquer la sélection massale, à réintroduire des formes de polyculture oubliées, mais le chemin est ardu. « Il fallait survivre, sans se trahir. » Parmi ceux qui l’ont aidé à embrasser la biodynamie, le célèbre vigneron alsacien Marc Kreydenweiss est un véritable mentor. Son soutien indéfectible lui permet de convertir l’ensemble du domaine en à peine deux ans. Atteindre l’équilibre prendra hélas bien plus longtemps.

Transmettre ses idées
Vient ensuite le temps de la reconnaissance et des premières réussites en dehors des frontières italiennes grâce à ses cuvées de vieilles vignes de granato. Un cépage noir aussi troublant qu’une éclipse, qui lui a permis « de sortir de la région, de montrer la beauté et la puissance des rouges des Dolomites ». Le succès, pourtant, se fait attendre. « Il est arrivé tard », reconnaît-elle. En 2010, la conquête du marché américain, puis l’éveil d’un nouveau public italien, finissent par changer la donne, non sans quelques sacrifices. « Certains distributeurs n’ont pas suivi, mais je ne me voyais pas changer de chemin. » C’est finalement avec ses blancs qu’Elisabetta Foradori connaîtra sa véritable gloire, et notamment ceux issus du nosiola, cépage disparu du Trentin, qu’elle réanoblit via des vinifications en amphore. « Nous avions perdu cette connaissance », observe-t-elle. « Travailler l’argile, c’est tout un geste, une maîtrise de la terre, mais aussi du feu. » À l’instar d’Arianna Occhipinti ou de la famille Cos, en Sicile, Elisabetta Foradori fait partie de cette génération de vignerons qui aura remis les cépages indigènes au cœur de l’identité viticole italienne. Ses rencontres avec Catherine et Pierre Breton ou encore Thierry Puzelat, figures du vin nature hexagonal, finissent de la convaincre que l’émotion, voire l’obstination, doivent l’emporter sur la technique. À la veille de son soixantième anniversaire, Elisabetta Foradori peut s’enorgueillir d’avoir su passer le flambeau à la génération suivante, ses trois enfants ayant progressivement rejoint le domaine, lui permettant ainsi de se consacrer à sa nouvelle passion pour la production de fromage qu’elle envisage simplement comme « un autre visage du processus de fermentation ». Alors qu’elle s’apprête à effectuer son tout premier pèlerinage vers le vignoble géorgien, elle ne peut s’empêcher de manifester une dernière inquiétude quant à l’avenir de la profession : « La polarisation du monde du vin ne me paraît pas positive. Les gens sont fatigués et perdus face à tout cela et c’est aussi notre faute. Je pense que le temps du changement est venu, mais j’ignore encore dans quelle direction. Nous devons être patients et conserver coûte que coûte ce que j’aime appeler un idéal de beauté ».

Domaine Siouvette, les racines du ciel

« C’est un vin avec lequel on a envie de se mettre à table. » Pas si simple de trouver des bons rosés de gastronomie… Dans le dernier épisode de Classe de maître, Thierry Desseauve et Guy Sauron, le propriétaire du domaine Siouvette, près de Saint-Tropez, nous parlent de L’Exception, un rosé de Provence que vous allez avoir envie de découvrir cet été.

Domaine Siouvette, L’Exception 2024, côtes-de-provence, 13,60 euros

En partenariat avec les Maîtres Vignerons de Saint-Tropez
Production : Jeroboam
Image et montage : Nicolas Guillaume
Motion Design : Maxime Baïle
Musique originale : Arthur L. Jacquin