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À la table du roi avec la maison Rémy Martin

Qu’est-ce qu’un grand spiritueux ? Sans doute celui qui réussit, l’instant d’une dégustation, à suspendre le temps. C’est la promesse tenue depuis 1874 par le cognac Louis XIII, une création de la maison Rémy Martin qui réalise là l’assemblage de ses eaux-de-vie les plus complexes et les plus vieilles, exclusivement issues des terroirs de Grande Champagne, le premier cru de Cognac, dont certaines sont centenaires. Cognac dont le caractère exceptionnel est le fruit d’une sélection sévère (moins de un pour cent de toutes les eaux-de-vie à disposition du maître de chai, Baptiste Loiseau), Louis XIII en sa carafe reconnaissable entre toutes s’est fait une place de choix sur les tables les plus renommées, forgeant sa réputation de « roi des cognacs » et de « cognac des rois ». Forte de ce lien avec la gastronomie, la maison déploie aujourd’hui son univers au-delà de son cognac de légende en lançant deux collections d’art de la table conçues en partenariat avec l’artisan J.L Coquet, manufacture de porcelaine de Limoges réputée pour avoir créé certaines des porcelaines les plus translucides et les plus délicates qui soient. Inspirés par deux des grands piliers de l’excellence propre à Louis XIII, le terroir et le temps, et réalisés en édition limitée à 750 unités numérotées, ces deux ensembles de six pièces (une grande assiette, une assiette creuse, une assiette à dessert, un bol, un service à thé et un service à café) ont été façonnés à la main par quarante artisans. Baptisée Ode à la Matière, la première collection rend hommage au terroir de Grande Champagne. Grâce à une numérisation 3D, sa porcelaine extra-blanche affiche une texture qui évoque le sol calcaire de la région de Cognac. L’émail, délicatement brossé, est orné d’une fleur de lys gravée via une technique laser spécialement développée par J.L Coquet pour cette collaboration. Trois cercles ornent le dos de chaque création, rappelant les tierçons en bois de châtaignier dans lesquels s’épanouissent patiemment les eaux-de-vie. La seconde collection, nommée Ode au Temps, témoigne quant à elle de la patience nécessaire pour révéler la complexité des eaux-de-vie qui composent l’assemblage du cognac Louis XIII. La porcelaine se fait ici l’écho du cristal, arborant des sculptures affleurantes qui filtrent la lumière, révélant des nuances ambrées. Et un liseré cuivré peint à la main rappelle la couleur des alambics charentais. Invitations à explorer l’univers de la maison « et à en prolonger la magie au fil du repas », comme l’explique Anne-Laure Pressat, la directrice exécutive de Louis XIII, ces « odes » ouvrent un dialogue sensible et poétique entre deux artisanats d’excellence, au service de l’art de vivre à la française, et incitent à prendre le temps de le vivre. C’est au fond le seul vrai luxe de notre époque.

Le goût du combat de Samuel Montgermont

SAMUEL MONTGERMONT NEGOCIANT EN VINS ET PRESIDENT DE L UMVR, AU CLOS ST PATRICE A CHATEAUNEUF DU PAPE

À la fin des années 1990, Samuel Montgermont n’imaginait sans doute pas encore que le vin deviendrait le fil conducteur de sa vie. Ce Breton né dans un milieu modeste s’oriente plutôt vers le droit, à Rennes, où il étudie pour devenir avocat. Rien ne le prédestine à travailler un jour dans les vignes. Rien, sinon une passion grandissante, éveillée au contact de quelques initiés et nourrie par des dégustations marquantes. « À l’âge où j’ai pu commencer à boire du vin, j’ai eu la chance de goûter ceux des plus grands : Margaux, Cheval Blanc, le domaine de la Romanée-Conti, etc. À l’époque, ce n’était pas encore inaccessible. » Il découvre aussi la « belle viticulture », un idéal que peu pratiquent alors. Amateur de gastronomie, il consacre ses économies d’étudiant à la visite des restaurants étoilés de France. Les grands vins et les grandes tables l’impressionnent, et plus encore, l’attirent. Très vite, Samuel Montgermont comprend qu’il veut faire partie de ce monde. Il décide alors de se spécialiser dans le droit viticole, un choix audacieux et encore peu courant à l’époque l’obligeant à poursuivre ses études à Aix-en-Provence, en partenariat avec l’université du vin de Suze-la-Rousse. Pour achever son cursus, il fait un stage au service juridique chez Michel Chapoutier, à Tain-l’Hermitage. L’étudiant est enthousiaste à l’idée de s’immerger dans l’univers qui le fascine, habité par des personnalités passionnées. L’expérience est décisive.

Premiers pas dans le Rhône
Chapoutier, fidèle à sa réputation, s’est entouré d’une génération de jeunes talents, ingénieurs agronomes et œnologues. Montgermont, lui, n’a pas ce bagage technique, mais il observe, écoute, apprend. Et s’imprègne. « J’ai vite compris que je ne voulais pas passer ma vie derrière un bureau », confie-t-il. Rapidement, l’envie de terrain, de concret et de faire le vin s’impose à lui. Sa formation se poursuit au domaine Les Béates, en Provence, où il participe en tant que stagiaire à une campagne de vinification. C’est une révélation et un choc. « Moi qui étais un amateur éclairé, j’ai saisi à ce moment-là toute l’ampleur du travail qu’il faut pour qu’un raisin devienne du vin. » Il découvre la dureté du métier, son exigence physique. L’expérience lui donne une approche plus réaliste du vin, technique, mais aussi pragmatique. Il constate que la qualité se construit sur un équilibre fragile entre la rigueur et la viabilité économique. Deux figures marquent durablement son parcours. Michel Chapoutier, l’entrepreneur visionnaire, et Thierry Allemand, le vigneron iconique de Cornas. Deux hommes aux antipodes, mais unis par une passion intransigeante. Le premier lui transmet une vision décomplexée du terroir et du commerce. Le second lui enseigne la radicalité du geste vigneron. « Ces deux discours m’ont façonné. » Entre ces deux logiques que rien n’oppose vraiment, il va trouver son propre chemin. En 2001, diplôme en poche, Samuel Montgermont décroche son premier emploi à Châteauneuf-du-Pape, au château de La Gardine. Le Rhône devient sa maison. Il en aime les paysages, l’énergie, la liberté, les cépages phares (syrah et grenache) et l’absence de hiérarchie figée. À La Gardine, il occupe un poste de touche-à-tout qui va bien à son tempérament actif, travaille sur les aspects techniques, économiques et stratégiques, met à profit sa formation juridique et renforce son goût pour le commerce. Très vite, Patrick Brunel, le propriétaire, lui fait confiance. Montgermont devient un ambassadeur naturel des vins de la propriété, capable de parler des cuvées avec enthousiasme et précision. C’est lui qui incite ainsi les Brunel à créer une petite structure de négoce haut de gamme. L’idée n’est pas de faire du volume, mais de proposer des sélections de vins issus des meilleures appellations du Rhône, au nord comme au sud. Il se passionne pour ce nouveau terrain d’expression, le sourcing, les négociations, l’assemblage. « J’ai découvert en moi une vraie envie d’être assembleur », dit-il. La période marque aussi la naissance de sa réflexion sur l’économie du vin. Il s’inquiète de voir l’industrie valoriser toujours plus le petit, le rare, au détriment des maisons capables de produire des volumes qualitatifs. « Je pressentais qu’on allait avoir des crises majeures. » Le small is beautiful lui fait peur.

Il est également convaincu que le vin de demain se construira entre deux mondes. D’un côté, un monde où les gens viendront au vin par passion pour les terroirs, le produit, son histoire. De l’autre, un monde qui obligera les opérateurs à aller toujours plus à la rencontre des consommateurs.

Une maison de vins
Les dix ans qu’il passe à La Gardine lui permettent d’innover et d’affiner sa vision. En 2011, une rencontre déterminante change sa vie. Michel Picard, l’homme d’affaires bourguignon à la tête d’un groupe solide et respecté, cherche quelqu’un pour relancer Les Grandes Serres, une belle maison de vins de Châteauneuf-du-Pape complètement endormie. Le courant passe entre les deux hommes. Picard perçoit en Montgermont un entrepreneur complet, capable d’unir vision de la qualité, ancrage territorial (si important à Châteauneuf-du-pape) et pragmatisme commercial. « J’ai commencé par bâtir une équipe, recréer une dynamique, sécuriser nos contrats et redéfinir nos standards de qualité. » Peu à peu, la maison change de visage. D’un négoce classique, elle devient une entité de vinification à part entière, avec un sourcing maîtrisé et une exigence qualitative revendiquée. Samuel Montgermont s’attache à établir des partenariats durables avec des vignerons, à garantir une constance d’approvisionnement et à valoriser le travail de chacun. Mais la reconnaissance met du temps à venir. À peu près à la même époque, dans la cave d’un propriétaire, Montgermont déniche un vin sublime issu de la parcelle historique Clos Saint-Patrice. Même si tout le monde a oublié l’histoire de ce terroir, le coup de cœur est immédiat. Ce vin va devenir la vitrine du renouveau des Grandes Serres. « J’ai compris alors que la crédibilité d’un négociant passait aussi par l’incarnation, par un lieu et un vin emblématiques. » La maison retrouve une légitimité locale et attire enfin l’attention de la critique. « Nous avons commencé à être regardé différemment. Des figures importantes, comme Antoine Pétrus ou Gérard Margeon, nous ont fait confiance et sont venues découvrir ce que nous faisions. » Il apprend à composer avec les rendements, admet que « s’approcher de la limite haute des rendements du cahier des charges » peut être un objectif qualitatif et non un renoncement. Il développe une politique d’achat rigoureuse et, pour sécuriser ses approvisionnements, adosse Les Grandes Serres à la cave coopérative de Cairanne, qui constitue l’un de ses outils de vinification et qu’il contribue à relancer. À partir de 2017, 100 % des vins de la maison sont vinifiés à partir d’achats de raisins et non de vins en vrac. « Le gain de qualité a été immense », souligne-t-il. Parallèlement, la maison acquiert quelques vignobles à Cairanne et en côtes-du-rhône, restructure ses parcelles à Châteauneuf-du-Pape, mais conserve une philosophie claire : être avant tout une maison de vins, attachée à ses marques et à la maîtrise de ses approvisionnements. Les cuvées parcellaires viennent enrichir la gamme, sans en bouleverser l’esprit. Trois niveaux de gammes sont créés dans l’offre de la maison : les vins parcellaires de la collection Haute Culture, les cuvées joyeuses et décomplexées de Pop Culture et des vins d’appellations (côtes-du-rhône, beaumes-de-venise, vacqueyras, gigondas et châteauneuf-du-pape) avec Touche Française.

Déclic et engagement
En parallèle, Samuel Montgermont s’engage dans la filière. Régionalement d’abord, en tant que représentant des Grandes Serres au sein de l’Union des maisons de vins du Rhône. Il est d’ailleurs actuellement le président de ce syndicat professionnel qui fédère les négociants en vins de la vallée du Rhône. Cet univers lui plaît, il a envie de mener des réflexions collectives et des combats parce qu’il perçoit très tôt les signaux faibles d’un marché en mutation : la rupture générationnelle, l’évolution des modes de consommation, le déclin du vin comme boisson de culture, etc. « J’ai compris que le changement serait violent », se souvient-il aujourd’hui. En 2015, il décide de s’impliquer au niveau national en rejoignant Vin & Société, association et lobby français qui vise à défendre le rayonnement du vin et de sa filière, dont il prendra la présidence quelques années plus tard. La structure, par les nombreuses enquêtes qu’elle commandite, change sa lecture sociologique du vin. Il y voit un monde trop replié sur lui-même, trop élitiste dans sa pédagogie, déconnecté du consommateur réel. Il résume : « La filière a sans doute voulu trop éduquer au lieu de plus partager et nous sommes en train de perdre ce pari ». Que faire ? Pour lui, une partie de la réponse passe par la création de marques fortes, incarnées, crédibles, fondées sur des vins de qualité capables de parler à une génération nouvelle, de s’adapter aux codes de consommation contemporains tout en restant ancrés dans leur territoire. « Starck disait qu’il fallait rendre le beau accessible au plus grand nombre. C’est la même chose avec le bon. Il faut offrir des rapports qualité-prix extraordinaires sans forcément changer le produit, simplifier sans appauvrir, proposer des expériences et les cumuler, innover sur le service, s’adapter aux régimes alimentaires, changer nos codes de lecture. » Il est également convaincu que le vin de demain se construira entre deux mondes. D’un côté, un monde où les gens viendront au vin par passion pour les terroirs, le produit, son histoire. De l’autre, un monde qui obligera les opérateurs à aller toujours plus à la rencontre des consommateurs. « Notre force, c’est la diversité. Il n’y a pas qu’un seul type de consommateur. À nous de leur parler, sans renier ce que nous sommes, c’est-à-dire des créateurs et non des industriels. »

Flammes dans la nuit

Marie-Laure Latorre, Château de Sales, Bordeaux Sous l’impulsion de ses propriétaires, la famille Lambert, le château de Sales a entamé depuis dix ans une mue assez spectaculaire, aussi bien quant à la qualité de ses vins que dans son approche vigneronne. La démarche engagée par l’excellent Vincent Montigaud a remis sur de bons rails cette grande propriété de l’appellation pomerol (presque 50 hectares). Capitaine de plusieurs domaines au sein des vignobles Olivier Decelle, Marie-Laure Latorre, à qui l’on doit le retour au premier plan du château Jean Faure, a pris début 2025 la direction générale de Sales avec la volonté, l’énergie et la vision transversale qu’on lui connaît. Ingénieure agronome, stratège commerciale pragmatique, Marie-Laure est aussi une meneuse d’équipe qui a de fortes convictions en matière de viticulture durable. De quoi permettre à Sales de monter rapidement dans la division supérieure, tout en étant préparé à s’y maintenir.

Eve Faiveley, Domaine Faiveley, Bourgogne

Comme son frère Erwan, Eve Faiveley a la Bourgogne dans la peau. Cela se comprend, ces deux-là représentent la septième génération d’une famille établie à Nuits-Saint-Georges depuis 1825. Pourtant, à l’âge où le monde devient à portée de main, Eve a décidé de partir à sa rencontre. À Barcelone d’abord, puis aux États-Unis, avant de revenir en France pour exercer des fonctions dans le marketing des cosmétiques de luxe. De cette expérience, elle a appris qu’une marque aussi forte soit-elle ne vaut rien sans savoir-faire d’excellence. Une vision lucide et sans esbroufe pour celle qui rêvait de devenir « nez » et qui connaît les parfums des grands vins que ses équipes élaborent. Dix ans déjà que cette exigeante épicurienne a retrouvé ses racines, avec l’envie sans cesse renouvelée de toujours faire briller ce en quoi elle croit.

Véronique Sanders, Château Haut-Bailly, Bordeaux

Un article la surnomme « la first lady de Haut-Bailly ». Il y a de ça, c’est vrai, tant Véronique Sanders incarne la culture de cette propriété. Si son arrière-grand-père, Daniel Sanders, en fut le propriétaire à partir de 1955, c’est aussi aux côtés de son père Jean qu’elle a appris le métier. L’Américain Robert Wilmers, dont la famille est aujourd’hui propriétaire des lieux, a eu du flair en confiant la direction de son projet à cette amoureuse des vins de Bordeaux, à l’aise avec les vignerons, l’équipe technique dirigée par Gabriel Vialard ou les partenaires commerciaux de la propriété. Véronique a imaginé pour Haut-Bailly un cuvier et un chai sans équivalents dans le monde des grands vins tout en renforçant la culture d’accueil de ce vignoble situé aux portes de Bordeaux. Elle est aussi à l’initiative d’une prise de parole remarquée de la discrète Académie internationale du vin auprès de l’ONU, pour défendre la place du vin dans nos cultures. Un engagement complet autour d’une passion si forte mérite nos applaudissements nourris.

Alice Paillard, Champagne Bruno Paillard

Ce n’est peut-être pas la meilleure photo que l’on pourra prendre de la directrice des champagnes Bruno Paillard, mais elle me semble bien illustrer l’un de ses traits de personnalités. Alice est à l’affût. En veille permanente des tendances de consommation sur ses nombreux marchés, en constante remise en question de ses pratiques œnologiques, sans révolutionner l’exceptionnel travail réalisé par son père Bruno pour hisser cette petite maison au rang de celles qui comptent, en continuel émerveillement pour la cuisine audacieuse des jeunes chefs et cheffes et leur savoir-faire. Rien d’étonnant, donc, dans le fait que la gamme des champagnes « BP » réponde brillamment à tous les instants de consommation. Pour une méditation sur la beauté des choses en ce monde (il y en a tant !), on recommande la toute nouvelle cuvée NPU rosé, merveille de grâce et de finesse.

Gabrielle Malagu, Champagne Esterlin

On avait quitté Gabrielle Malagu chez Gosset. La voici désormais cheffe de cave de la maison Esterlin, qui en a fait la pièce maîtresse de ses ambitieux projets. Loin d’être novice, Gabrielle connaît les rouages du monde coopératif puisqu’elle a assumé pendant plus de dix ans les responsabilités techniques et managériales de la coopérative d’Hautvillers. Mais c’est le goût de la terre et de la viticulture qui a poussé cette œnologue de métier à se lancer dans ce nouveau défi. Avec plus de 200 hectares de vignes répartis selon les adhérents d’Esterlin dans la vallée de la Marne, autour d’Épernay et dans le Sézannais, ce terrain d’expression lui permettra de renouer avec ses premières passions. Pour cette petite-fille de vigneron tourangeau, c’est une manière de se reconnecter à ce qui compte.

Marie-Laure Latorre, Château de Sales, Bordeaux

Sous l’impulsion de ses propriétaires, la famille Lambert, le château de Sales a entamé depuis dix ans une mue assez spectaculaire, aussi bien quant à la qualité de ses vins que dans son approche vigneronne. La démarche engagée par l’excellent Vincent Montigaud a remis sur de bons rails cette grande propriété de l’appellation pomerol (presque 50 hectares). Capitaine de plusieurs domaines au sein des vignobles Olivier Decelle, Marie-Laure Latorre, à qui l’on doit le retour au premier plan du château Jean Faure, a pris début 2025 la direction générale de Sales avec la volonté, l’énergie et la vision transversale qu’on lui connaît. Ingénieure agronome, stratège commerciale pragmatique, Marie-Laure est aussi une meneuse d’équipe qui a de fortes convictions en matière de viticulture durable. De quoi permettre à Sales de monter rapidement dans la division supérieure, tout en étant préparé à s’y maintenir.

Gigondas, le village des irrésistibles

En matière de style, il faut reconnaître que l’appellation gigondas a su se réinventer de manière spectaculaire. Cela tient sans doute aux deux virages qu’elle a pris simultanément. Au vignoble d’abord, la recherche de maturités plus abouties a permis une évolution des rouges de l’appellation vers un style plus fin et nuancé, reposant sur un bouquet aromatique sans excès, aux notes de fruits rouges frais, mais aussi sur des textures plus précises et plus raffinées que par le passé, faisant disparaître un tannin qui pouvait parfois être quelque peu anguleux. Côté cave ensuite, grâce à des élevages mieux maîtrisés, aptes à accompagner sans les dominer des vins issus de macérations moins poussées et plus courtes. Les matières de ces rouges sont aujourd’hui plus infusées, allant vers des registres partagés par les meilleurs vins du sud de la vallée du Rhône. Le gigondas n’est donc plus seulement puissance et structure, ce qui a certes fait sa réputation, et présente désormais plus de justesse, de précision et de singularité, y compris dans des millésimes solaires comme a pu l’être l’année 2022. Il faut dire que le terroir de l’appellation permet cette recherche d’élégance. Les vignes, pour la plupart accrochées aux Dentelles de Montmirail, à des altitudes comprises entre 180 et 400 mètres, profitent de la grande diversité de sols adaptés à leur culture, de nature argilo-calcaire par endroits, recouverts de galets roulés ailleurs ou encore composés de grès rouges ponctués de marnes et de quartz. Cette richesse géologique très propice à conférer finesse et minéralité aux vins est complétée par une exposition favorisant une maturation optimale des raisins. Les vents du nord, comme le Mistral, assainissent naturellement feuillages et baies tout en concentrant les arômes des cépages autorisés par le cahier des charges de l’appellation, en particulier le grenache. Après de longues démarches, l’appellation a récemment obtenu l’aval de l’Inao pour produire un vin blanc, avec l’autorisation de mentionner gigondas sur les étiquettes à partir du millésime 2023. Déjà superbes pour certains, salins et portés par des amers élégants, ils doivent être composés de 70 % de clairette minimum. Par sa capacité à donner une lecture fidèle des terroirs, ce grand cépage blanc rhodanien sera sans nul doute un formidable interprète des facettes inexplorées des Dentelles. Dans ce nouveau champ d’exploration, le savoir-faire vigneron pourra aussi s’exprimer, notamment au moment de l’élevage. Parmi les vins goûtés au syndicat de l’appellation, avec le concours de l’interprofession des vins de la vallée du Rhône, de nombreuses manières de l’envisager, en particulier en matière de contenants, ont confirmé qu’une multitude de styles s’exprimaient aujourd’hui en matière de gigondas blanc à partir d’un socle commun de terroirs et de cépages. Tant mieux, cette liberté donne un visage encore plus enthousiasmant à une appellation qui a achevé la mue stylistique de ses vins rouges. Et il nous tarde de découvrir ce que celle-ci réserve aux amateurs qui auront eu l’audace de s’aventurer parmi le foisonnement de vins magnifiques qu’elle produit aujourd’hui.

La dégustation

Les blancs
Pierre Amadieu, Domaine Grand Romane 2023
Pureté et éclat se retrouvent dans cette clairette aérienne et délicate, au bel éclat minéral et salin.
95/100 – 18 euros

Domaine La Fourmone, Le Secret 2023
Comme souvent, la cuvée allie une forme de chair déliée et une puissance sous-jacente. Bouche pleine, charnue avec des arômes d’orange sanguine et de poivre.
92/100 – 19 euros

Grandes Serres, La Combe des Marchands 2023
La clairette, complétée ici par un peu de roussanne et de marsanne, donne un vin plein, éclatant et précis. La bouche est ronde et suave. La finale légèrement anisée.
92/100 – 20 euros

Domaine La Ligière, Les Bergines 2023
Beau vin de style, des notes florales délicates, une trame longue, caressante qui s’achève sur les senteurs de havane.
92/100 – 30 euros

Domaine de Longue Toque, Les Vignes Blanches 2023
Assemblage de cépages avec une prédominance de clairette dont nous apprécions la puissance de la matière et la richesse du goût.
92/100 – 30 euros

Château de Saint-Cosme, Le Poste 2023
Ce vin brille par son éclat, sa pureté et sa minéralité. Ensemble droit, pointu par son acidité et structuré par des amers en finale.
93/100 – Prix non communiqué

Château de Saint-Cosme, Hominis Fides 2023
Plus large et séductrice que dans la cuvée Le Poste, cette pure clairette donne une matière
en bouche pleine et pulpeuse, à l’équilibre déjà bien en place.
93/100 – Prix non communiqué

Domaine Santa Duc, Clos des Hospices 2023
Prédominance de clairette complétée par du bourboulenc pour ce vin sublime dans son toucher, riche d’extraits secs et porté par une finale à l’amertume exemplaire.
95/100 – 60 euros

Les rouges
Pierre Amadieu, Romane Machotte 2022
Depuis toujours, nous aimons l’expression aérienne, stylisée et déliée de cette cuvée. Elle affiche dans ce millésime un supplément de finesse qui montre tout le savoir-faire du domaine en matière d’élevage.
94/100 – 18 euros

Pierre Amadieu, Romane Machotte 2023
Majestueuse et portée par la noblesse d’un élevage qui magnifie les vieilles vignes d’où elle tire sa concentration, cette cuvée synthétise l’esprit du vin de Gigondas, entre structure et subtilité.
94/100 – 21 euros

Pierre Amadieu, Le Pas de l’Aigle 2022
Cuvée d’un grand raffinement, autant au nez que dans la texture, avec une pureté aromatique qui charme par sa forme de race supérieure, bien respectée
par une vinification exigeante.
95/100 – 23 euros

Pierre Amadieu, Domaine Grand Romane 2022
Plus classique, avec une matière sérieuse, pleine et riche de nombreux tannins, c’est un vin qui va révéler ses senteurs de prune, de cacao et d’encens avec un peu de garde. Grand potentiel.
94/100 – 22,50 euros

Arnoux & Fils, Vieux Clocher, Nobles Terrasses 2022
Coloré et solide, c’est un vin dense, soyeux s’appuyant sur un élevage luxueux. L’ensemble est épicé et la finale, en finesse.
92/100 – 18 euros

La Bastide Saint Vincent, Costevieille 2023
Habile sélection parcellaire qui exprime des accents floraux et poivrés. D’autres notes comme le cuir et l’encens complètent l’univers aromatique de ce vin à la texture confortable.
90/100 – 18 euros

Bergerie de la Plane, Cuvée de l’Ange 2022
Le style des vins de ce domaine se reconnaît bien à l’aveugle, à l’image de cette cuvée délicieuse à la bouche veloutée et à la texture aussi vive que fine dans son grain de tannin.
91/100 – 19 euros

Domaine des Bosquets, Le Lieu-Dit 2023
Belle expression de vieux grenaches, alliant profondeur savoureuse, élégance florale, texture veloutée et finale subtilement épicée.
95/100 – 64 euros

Domaine des Bosquets, Le Plateau 2023
De vieux mourvèdres donnent ce vin au nez de poivre fin et à la bouche dense et veloutée. Allonge charpentée et grande profondeur, son potentiel de garde est considérable.
96/100 – 64 euros

Domaine des Bosquets, Les Routes 2023
Expression magistrale de la serine sur des sols de sable, alliant pureté minérale, fruit noir
raffiné, texture éclatante et allonge longue, brillante et racée.
96/100 – 64 euros

Domaine de Cabasse, Jucunditas 2022
Un terroir d’altitude de premier ordre est à l’origine de ce vin complet, aérien et floral. Bel ensemble en bouche, avec des tannins polis et une allonge idéale.
90/100 – 29,50 euros

Domaine Cécile Chassagne, gigondas 2023
Reconnaissable entre mille, le style de Cécile Chassagne prône la barrique âgée
pour offrir au grenache la pleine expression de ses parfums. L’ensemble est tout en suavité.
92/100 – 25 euros

Domaine de La Combe de Mars, Le Bout du monde 2023
Vin de grande profondeur et expression rare de vieux grenaches sur sable avec une intensité florale, une texture délicate et une fraîcheur aérienne.
95/100 – 95 euros

Domaine des Espiers, Les Grames 2023
Plus en nuances que dans les millésimes précédents, nous avons apprécié l’expression soignée de ce vin bien élevé et précis. Beau potentiel.
92/100 – 30 euros

Domaine des Florets, Alliance 2023
Un élevage ambitieux, mais juste, donne de l’ampleur à son caractère épicé et à son corps solide. De belles saveurs boisées et des touches plus cacaotées en finale se révéleront pleinement avec le temps.
93/100 – 60 euros

Domaine des Florets, Synchronicité 2023
Un pur grenache qui séduit ici par ses senteurs florales puis poivrées et ses tannins ronds
et sans fermeté aucune.
94/100 – 60 euros

Moulin de la Gardette, La Petite Gardette 2023
Dans le nouveau style tendre et délié des vins du domaine, ce qui va bien à cette cuvée déliée et délicate, franche interprétation du millésime.
90/100 – 18 euros

Moulin de la Gardette, La Cuvée Tradition 2022
Un registre floral délicieux complété par de fines notes de kirsch et de poivre blanc. La texture est prometteuse grâce à un équilibre bien trouvé.
92/100 – 23 euros

Moulin de la Gardette, La Cuvée Ventabren 2022
Quintessence des vieilles vignes, cet ensemble de haute saveur, complet, recherché et racé enchante par ses arômes cacaotés et presque fumés. La bouche est très suave.
93/100 – 36 euros

Château de la Gardine, Brunel de la Gardine2022
Fidèle au style de la propriété, c’est un vin de grand corps, bien constitué et bâti pour durer. La finale déploie d’entêtantes notes fumées et d’autres torréfiées.
90/100 – 20 euros

Grandes Serres, La Combe des Marchands 2022
Avec son élevage ambitieux, parfaitement adapté à la matière du millésime, c’est un gigondas en puissance et avec une profondeur inédite pour la cuvée.
93/100 – 22 euros

Clos du Joncuas, gigondas 2022
Style traditionnel pour ce vin corsé et séveux. On aime sa note fine de kirsch et son registre plus épicé. C’est un bon classique de l’appellation.
91/100 – 25 euros

Domaine La Bouïssière, La Font de Tonin 2022
Cette sélection de vieilles vignes en altitude est une cuvée réussie dans ce millésime. Magnifique construction de la texture en bouche, appuyé par un tannin noble
et des arômes fumés.
93/100 – 18,90 euros

Domaine La Bouïssière, Beauregard 2022
Un des terroirs les plus hauts de l’appellation est à l’origine de ce vin en souplesse et sans aspérité. Équilibre irréprochable.
92/100 – 27,50 euros

Maison Gabriel Meffre, Sainte-Catherine 2022
Grande saveur accessible et immédiat. Voilà une cuvée montrant toute l’étendue du savoir-faire la maison Gabriel Meffre.
92/100 – 22 euros

Domaine Montirius, Terre des Aînés 2022
Beau vin de raffinement, complet dans son style, souple dans son approche grâce à ses tannins doux.
93/100 – 35 euros

Domaine Montirius, Confidentiel 2022
Toujours très abouti, ce grand gigondas se livrera dans le temps. Beaucoup de volume en bouche et un tannin fondu et caressant.
94/100 – 57 euros

Famille Abeille-Fabre, Réserve Mont-Redon 2022
L’élevage est structurant, apportant densité et volume. On appréciera aussi la belle harmonie de ce millésime.
93/100 – 22 euros

Maison Ogier, Les Dentelles 2023
Ensemble harmonieux, bien pensé avec ses notes d’épices douces et de garrigue. La chair
est pleine, corsée, subtile.
91/100 – 19,90 euros

Domaine de Piéblanc, Pallierouda 2022
Portée par un duo amphores et fûts de chêne âgés, l’approche de cette cuvée est ravissante, soignée, avec un toucher plein et rond. Belles essences de kirsch.
93/100 – 30 euros

Domaine Raspail-Ay, gigondas 2022
Copie impeccable pour ce domaine qui signe là un vin de style et d’expression intense, avec des arômes de prune et de cuir et de belles saveurs boisées subtiles.
92/100 – 20 euros

Mas des Restanques, gigondas 2023
Friand comme toujours avec ce domaine, voilà un beau et bonmillésime 2023, en chair
et en tendreté de texture.
91/100 – 25 euros

Rhonéa – Notre Signature, Le Pas de Montmirail 2022
Sur des terroirs d’altitude, cette cuvée de style est élevée intelligemment pour offrir un vin avenant et souple qui séduira par ses quelques arômes de cacao et de fruits noirs.
91/100 – 16 euros

Rhonéa – Notre Signature, Les Pierres du Vallat 2022
Exprimant avec brio le terroir prisé du Grand Montmirail, ce vin est aussi nuancé et intense dans ses parfums qu’harmonieux dans sa texture.
92/100 – 18,90 euros

Château de Saint-Cosme, Hominis Fides 2023
Vin très dense, sérieux, avec une construction de bouche faite pour durer. Cette cuvée offre une profondeur de goût rarement atteinte.
94/100 – Prix non communiqué

Château de Saint-Cosme, gigondas 2023
S’il est d’approche plus avenante, sans verser dans le consensuel, nous avons aimé le grain effilé et tendre de la texture de ce gigondas. On l’appréciera dès maintenant.
93/100 – Prix non communiqué

Domaine Santa Duc, Aux Lieux-Dits 2022
Très harmonieux et d’une subtilité sans égal, porté par des notes de rose et d’encens. En bouche, la chair est sur la délicatesse et un fruité remarquable.
94/100 – 35 euros

Domaine Santa Duc, Clos des Hospices 2022
Multiples senteurs infusées délicates et nobles, touches fines de kirsch et de gelée de groseille. Texture aérienne et déliée, gracieuse et tendre, avec un grain de tannin superbe
et une finale de très grande persistance.
96/100 – 60 euros

Maison Tardieu-Laurent, Vieilles Vignes 2022
Majestueux et anobli par son élevage, ce gigondas construit pour durer dans le temps est bien campé sur une structure impeccablement constituée.
94/100 – 35 euros

Domaine les Teyssonnières, gigondas 2023
Le style de la propriété évolue vers plus de délicatesse et de pureté de fruit. Dans ce millésime, on renoue aussi avec une texture pleine, savoureuse et intensément fruitée.
90/100 – 20 euros

Domaine les Teyssonnières, Cuvée Alexandre 2023
Avec une intensité de parfums et de goûts marquée, cette cuvée est un incontournable et s’impose comme un vin de style.
92/100 – 25 euros

Egon Müller IV, l’obsession de la pureté

Il y a quelque chose de nonchalant dans la manière dont Egon Müller IV évoque son vignoble. Une élégance datée, un phrasé lent, qui détonnent avec ce polo bleu ciel de vacancier dans lequel il nous reçoit devant la cave historique de Wiltingen, construite en 1797 par son ancêtre. Étonnamment, c’est avec une simplicité touchante qu’il parle de ses vins, donnant l’air de ne pas réaliser que certains vendraient père et mère pour espérer un jour y tremper leurs lèvres. Au fil de son récit, on sent peser le poids d’un héritage qui ne lui aura laissé d’autres choix que d’embrasser la carrière qui fut celle de ses aïeux, sans toutefois faire étalage d’une quelconque résignation. Tout commence au crépuscule du XVIIIe siècle, lorsque son ancêtre Jean-Jacques Koch acquiert la ferme du Scharzhof auprès de la République française, profitant de la sécularisation des biens du clergé. Le vignoble appartenait alors au monastère Saint-Marien ad Martyres de Trèves depuis l’an 700, et les moines avaient déjà compris le potentiel exceptionnel de cette colline escarpée, aux délicats sols de schistes décomposés. Sa fille Elisabeth épousera un certain Felix Müller, soldat des guerres napoléoniennes venu de la Forêt-Noire, donnant naissance à une dynastie qui ne cessera jamais de porter le prénom Egon, du moins pour les aînés – les cadets se contentant de le voir figurer parmi l’un des six ou sept prénoms que chaque enfant se voit donner à la naissance. Né en 1959, Egon Müller IV représente aujourd’hui la sixième génération à diriger le domaine familial. Diplômé de la prestigieuse université de Geisenheim, c’est en 1991 qu’il prend officiellement les rênes de l’entreprise, après avoir travaillé aux côtés de son père Egon III, hélas disparu en 2001. Refusant de céder aux sirènes de l’époque prônant la diversification, il a fait le choix radical de se vouer exclusivement au riesling sur ses 28 hectares répartis entre le mythique Scharzhofberg (8 hectares) et les parcelles de Wiltinger Braune Kupp et Kupp, acquises en 1954. « Nous avons toujours cru que si nous faisions un bon travail à la vigne, tout était plus facile », confie-t-il dans un français teinté d’accent germanique. Et c’est bien cette philosophie du labeur primaire qui a fait du domaine Egon Müller l’un des temples absolus du riesling mondial.

L’aristocratie du terroir
« Le problème, pour les vignerons de la région, a toujours été de trouver l’équilibre entre le sucre et l’acidité », explique-t-il en dégustant un Kabinett 2022 d’une pâleur d’archange. « Il y a beaucoup de fermentations qui s’arrêtent seules, sans que l’on comprenne toujours pourquoi. » Adepte d’une approche traditionnelle, avec des blancs vinifiés en foudres centenaires et en levures indigènes, il produit des vins d’une pureté cristalline et son 1990, servi dans de simples verres de dégustation, révèle encore un nez de miel, de menthe, de réglisse, une fraîcheur infinie, en dépit de ses trente ans d’âge. Mais ce qui distingue Egon Müller de ses pairs, c’est avant tout le terroir sur lequel il a le privilège d’officier, au nom difficilement prononçable pour les non-initiés. Exposition plein sud, sols de schistes dégradés et pentes extrêmes, le Scharzhofberg confère aux vins une tension exceptionnelle et une capacité de garde hors norme. Certaines parcelles portent encore des vignes non greffées du XIXe siècle, témoins discrets d’une époque où le phylloxéra n’avait pas encore ravagé l’Europe. Cette quête de pureté se traduit dans des prix qui frisent l’indécence pour le commun des mortels. En 2015, une bouteille de son Scharzhofberger Riesling Trockenbeerenauslese 2003 s’est vendue aux enchères pour 12 000 euros, établissant un record pour un vin blanc. « Relativement tôt, je me suis dit que si je devais me faire dépasser par d’autres, je préférais l’être parce que j’étais trop cher plutôt que parce que je n’avais pas de vin », assume-t-il avec un sourire, en glissant sur la table un flacon daté de 1976, ouvert la veille au détour d’une visite des équipes du château d’Yquem. « Nous avons parlé de ce désamour croissant pour les vins botrytisés. C’est fort dommage, car cela reste une culture unique. Si demain, la région cesse de croire en eux, il manquerait quelque chose », soupire-t-il. Au nez, ce millésime réputé exceptionnel exhale son réconfort de pruneau, sa douceur d’abricot tardif, avec en bouche une acidité doucereuse, tendre et remarquablement saline. « Avec le botrytis, on a cent grammes d’extrait sec de minéraux par litre. C’est quasiment du sel », précise-t-il avec malice en se servant une seconde larme. Son prix ? « Je l’ai vu en ligne à près de 15 000 euros, c’est inouï, même lorsque l’on sait que les meilleures années sont effectivement celles de mon père, entre 1945 et 1985. C’est un point de référence. » Dans un monde au sein duquel la production s’oriente vers la quantité, en raison d’une démultiplication des pays producteurs à l’échelle mondiale, Egon Müller fait le pari de la rareté absolue. Le domaine ne produit ainsi que 80 000 bouteilles par an (10 000 seulement sur le terrible millésime 2024), toutes sur allocation. À cette exigence de rareté s’ajoute une approche unique du vieillissement. « Egon Müller ne vinifie pas ses vins de manière standardisée. Il ne les met sur le marché que lorsqu’ils lui semblent prêts à boire », souligne l’un de ses importateurs. Il peut ainsi décider de garder un millésime en cave pendant des années quand le suivant est déjà commercialisé, privilégiant la qualité sur la rentabilité immédiate.

L’heure de la relève
Egon V, son fils né en 2000, semble aujourd’hui prêt à perpétuer la tradition familiale, en cultivant son propre style. « Mon fils a 25 ans, il est apiculteur, chasseur, fermier même, et s’il aime la vigne, il n’aime pas boire, voir les gens et voyager, tandis que ma fille de 22 ans est l’exact inverse et finit actuellement l’école hôtelière de Lausanne. » Contrairement à l’usage qui veut que la transmission se fasse au profit d’un seul descendant, il envisage de léguer le domaine à ses deux enfants, conscient de leurs complémentarités. Si la perspective d’une relève assurée élude la délicate question de la succession, le dérèglement climatique l’inquiète davantage. « Les eiswein (vins de glace, ndlr) disparaissent. Mon père a toujours noté les dates de floraison de certains arbres, qui interviennent désormais beaucoup plus tôt », constate-t-il avec amertume. Des vendanges plus précoces et des hivers moins rigoureux transforment peu à peu la physionomie de ses vins. « Le dernier eiswein que l’on ait produit remonte à plusieurs années. Il est nécessaire de laisser aux raisins le temps de s’épanouir vers la pourriture noble, mais aujourd’hui, nous n’osons plus le faire. » Conscient d’approcher doucement de l’âge de la retraite, il admet avoir retenu comme ultime leçon une phrase prononcée par son confrère alsacien du domaine Trimbach à l’occasion d’un symposium commun : « Un grand vin, c’est trois choses, l’équilibre, l’équilibre, l’équilibre ». S’il sait que ses vins resteront encore longtemps de parfaits objets de convoitise, il reconnaît que certains n’auront pas cette chance : « Autrefois, pour un dîner, je prévoyais deux bouteilles par personne. Aujourd’hui, une seule suffit. On raconte qu’en 2050, 70 % de la population boira 70 % de ce qui est bu aujourd’hui. Les bons producteurs ne devraient pas trop souffrir, mais que va-t-il arriver aux autres ? ».

Stanislas Thiénot : « Le champagne est une expérience »

Après la période d’euphorie post-Covid, on a observé un ralentissement du marché des champagnes. Est-ce inquiétant ?
Pas vraiment. C’est un ajustement normal. Le marché s’équilibre, les prix se stabilisent. Cette période nous pousse à réfléchir sur l’avenir et à nous réinventer. Cette situation nous rappelle que le champagne n’est pas qu’une boisson, c’est une expérience. Le public est de plus en plus exigeant. Face à des prix élevés, il attend plus que de simples bulles, il veut une histoire, une mise en scène, une immersion.

Vous venez d’investir vingt millions d’euros dans un projet ambitieux, « Le 3 ».
C’est colossal pour une maison comme la nôtre. C’est aussi une prise de risque. Nous n’avions pas vraiment le choix. Il fallait oser et proposer quelque chose d’unique. Nous avons complètement repensé les 5 000 m2 de ce bâtiment (situé au 3, rue du Marc à Reims, ndlr) chargé d’une histoire textile qui a fait la gloire de la Champagne avant que le champagne ne prenne le relais. L’idée est d’entremêler différentes expériences sur un même lieu, entre œnologie et immersion sensorielle, en passant par des espaces culturels.

La visite du « 3 » se déploie à travers un parcours ludique permettant de découvrir l’univers du champagne.

Comment imaginez-vous l’accueil des visiteurs ?
Nous misons sur la curiosité, chacun d’entre eux doit trouver une porte d’entrée. Certains viendront pour la dégustation, d’autres pour l’expérience, d’autres encore pour l’histoire et le patrimoine. Nous avons multiplié les formats tout en gardant le champagne comme fil conducteur. C’est notre identité et notre raison d’être.

L’expérience autour du vin compte autant que le vin lui-même. C’est l’avenir ?
J’en suis convaincu. Aujourd’hui, la valorisation du produit reflète le travail, le temps, les coûts de production. Mais le consommateur, lui, ne s’intéresse pas aux chiffres. Ce qu’il retient, c’est l’émotion et l’imaginaire. Notre rôle est donc de donner du sens à l’achat, de montrer le savoir-faire, partager l’histoire, créer des moments uniques. Le champagne reste un vin exceptionnel et devient aussi une expérience de vie. « Le 3 » a pour but de montrer d’autres facettes de ce vin emblématique. Le champagne ne se résume pas à un produit, il porte en lui une culture, un territoire, une histoire, etc.

À ce sujet, comment la Champagne se positionne-t-elle par rapport à d’autres régions viticoles ?
Nous étions en retard, c’est une évidence. Mais les choses ont beaucoup évolué ces dernières années. L’inscription des coteaux, maisons et caves de Champagne au patrimoine mondial de l’Unesco, il y a dix ans, a joué un rôle d’accélérateur formidable. Les pouvoirs publics s’engagent, les infrastructures hôtelières et touristiques se développent et les maisons repensent leurs parcours de visite. Cela a permis d’offrir des expériences plus complètes et d’inciter les visiteurs à rester plusieurs jours dans la région et pas seulement à faire un aller-retour depuis Paris.

Cette dynamique s’inscrit-elle à l’échelle de la région ?
Les mentalités évoluent. Pendant longtemps, chaque ville ou maison avançait seule, parfois en concurrence. Désormais, il y a une vraie volonté de coopération. Reims, par exemple, est un hub grâce au TGV et aux autoroutes, mais elle a besoin d’Épernay et du vignoble pour prolonger le séjour des visiteurs. Inversement, Épernay profite des infrastructures de Reims pour attirer des touristes. C’est un cercle vertueux. Tout le monde y gagne, la Champagne en premier.

La réforme du verbe

Photo : Mathieu Garçon

Le monde du vin se doit de changer. De sortir de cette pensée unique qui l’a enfermé dans une logique restreinte et l’a patiemment mené à la porte de sa perte. En dehors des questions de goût et de style, des problématiques liées au prix ou de la baisse de la consommation, je suis persuadé qu’un autre élément est à l’origine de cette dangereuse désescalade : le langage. Nos mots sont restés immobiles, emprisonnés dans un dictionnaire suranné maîtrisé seulement par une poignée de membres d’une même caste. Des mots vieux, usés, tièdes, qui parlent de chaque vin avec le même souffle fatigué. Armés de trois adjectifs amis que l’on entend à chaque dégustation, nous avons figé la rhétorique dans un ensemble sans saveur où la description d’un vin du Nord est absurdement similaire à celle d’un vin du Sud. La crise que nous traversons est une invitation à la rupture et à débrancher le correcteur automatique qui s’active en chacun de nous lorsque nous commentons des vins avec complaisance et à l’aide d’un réservoir verbal d’une pauvreté toujours plus manifeste. Combien sont-ils les mots qui n’ont plus rien à dire ? La liste est longue. Réformer notre langage avec des mots neufs ou, à défaut, authentiques doit nous permettre d’embrasser la réalité de ce qui est dans nos verres tout en la traduisant par des images mentales inédites. Encore faut-il que ce langage sache parler à toutes et tous, sans jargon technique, sans lourdeur, sans recours à des archaïsmes obsolètes. Un langage vrai, sans arrogance, qui donne envie à chacun de l’écouter et de se l’approprier pour parler du vin qu’il boit et dire pourquoi il l’aime. La prochaine génération de prescripteurs, qui prendra demain la parole, se doit d’inventer et de créer ses propres codes pour montrer qu’elle comprend et aime différemment. Aura-t-elle l’audace de choisir les mots les plus vivants et les plus aptes à exprimer ce qu’elle ressent ?

Attaque en bouche.
Quelle merveilleuse expression de notre jargon, mais quel vocabulaire de technicien déshumanisé. Un vin n’attaque pas. Il s’impose ou il caresse. Parlons d’entrée, de premier contact, d’impulsion ou encore d’élan en bouche. Des mots d’accueil plutôt que d’adversité.

Boisé.
Ah, sans doute le plus fameux ! Longtemps recherché, affiché, revendiqué. Aujourd’hui caché, répudié, voire abominé. On parlait du tonnelier comme on parlerait d’un parfumeur. Le bois n’est pas une vertu, c’est un outil dont le rôle est de servir et non de dominer. En matière de dégustation, peu de critiques ont déjà assisté à la genèse d’un vin et bien peu peuvent juger de la justesse d’un élevage sous bois. L’un des plus grands savoir-faire français a ses parfums et son imaginaire : épice, fumé, toasté, grillé.
Équilibre. L’équilibre serait, dans le vin, la mesure entre acidité, alcool et tannins. Utilisé à l’excès, c’est souvent un mot-pansement, qui comble une absence d’argument. Naturellement, les amateurs recherchent cet équilibre – qui voudrait consciemment son contraire ? Parlons plutôt d’harmonie et surtout de mouvement, car l’équilibre n’a rien d’immobile et cette impression de dynamisme est souvent le stade suprême d’un vin.
Fraîcheur. Mot fabuleux que l’on retrouve partout, parfois même pour qualifier la robe alors qu’il est censé exprimer un caractère acide, une vivacité. Cette notion est devenue déconnectée de toute réalité. On pourrait parler plus justement d’élan, de pureté, de droiture, d’éclat, ou d’accessibilité. Des mots adaptés, compréhensibles, concrets.

Fruité.
C’est le mot qui domine dans les dégustations. Naturellement, quand on parle de vin, on parle de fruit. C’est son essence même. Doit-on qualifier le « fruité » d’un vin par défaut ? Il y a dans cette notion tout un éventail de ressentis pouvant être traduits avec précision. Évoquer tout simplement un registre, une matière, une sensation gustative liée à la perception de ce fruit nous ferait avancer vers une approche sensorielle plus libre, plus poétique et sans doute plus incarnée.

Gourmand. La gourmandise est un état, une envie. En aucun cas, elle ne traduit un goût. C’est un compliment automatique, sans valeur descriptive, qui traduit plus notre appétence pour une saveur que l’état même du vin. Osons des mots qui racontent les textures : tendre, enveloppant, caressant, juteux, généreux, etc. Des mots qui donnent le rythme du vin, illustrent sa matière et son relief et non, comme c’est trop souvent le cas, notre propre état au moment d’une dégustation.

Minéralité. Combien de thèses et d’articles ont tenté de la définir ? Pseudo notion technique, brandie dès qu’un vin évoque la pierre (ici aussi, sans jamais préciser la sensation), la minéralité se retrouve partout, y compris parfois pour décrire des vins d’une banalité affligeante et sans connexion au terroir. Salinité, fumé, iode, voilà des mots qui éviteront de disserter sur les arômes imaginaires de caillou frotté.

Miscellanées. Volontairement, j’oublie les « fin », « léger », « croquant », « charmant », « bien sec », « belle tension » et tant d’autres. À bas les mots vides ! Le monde du vin est vivant, sa langue se doit de l’être, vibrante et à l’unisson des nombreux cœurs qui battent pour ses grandes émotions.

Longueur. Voilà un mot qui fait référence à une taille, une distance ou une durée. Or le vin a-t-il besoin d’être mesuré ? Je crois plutôt qu’il a besoin d’être ressenti. De plus, on confond souvent longueur et finale. Parlons de rémanence, de souvenir, d’empreinte, de trace ou d’écho. Le vin ne dure pas, il habite la bouche, quelquefois pendant de longs instants après l’avoir goûté.

Rondeur ou gras. Gardons ces mots dans la cuisine. On peut parler de la rondeur d’un poisson et du gras d’une viande. Dans le vin, la rondeur évoque une sensation tactile, du soyeux, de la densité. Mais derrière ces adjectifs se cachent trop souvent des mots paresseux, grossiers, qui gomment les nuances et transforment la complexité en mollesse. Préférons velouté, fondu, poli, sphérique, plénitude. Des mots de chair et de justesse.

Le lieu, mythe ou réalité ?

Les viticulteurs n’aiment pas le mot lieu. Ils préfèrent de loin le mot terroir dont ils sont bien en peine de définir le sens en dehors de sa délimitation géographique. Leur bréviaire ne varie jamais : « Je cherche à faire un vin fidèle à mon terroir ». Un bon agronome est quand même plus précis. Un terroir c’est un lieu, un sol, une œuvre faite par la vigne et ses racines, mais aussi par l’homme qui la cultive. C’est aussi – et il faut remercier les Bourguignons d’avoir popularisé le terme – un climat. C’est-à-dire une orientation par rapport au soleil, et selon les conditions météorologiques de chaque millésime, une addition de soleil, de vent, de pluie, sans parler des capricieux et souvent dramatiques accidents habituels comme le gel ou la grêle. Il n’est donc pas surprenant que depuis au moins deux mille ans les hommes aient donné à leurs vins le nom du lieu où ils étaient produits. On trouve ainsi des noms de vins de lieu dans la poésie d’Homère ou d’Hésiode. On les retrouve chez Virgile. Les Français ont eu plus de mal à les adopter. Les vignobles se situaient dans des provinces très différentes et administrées par des pouvoirs différents. La Bourgogne, encore une fois, a très vite fait exception en adoptant sous l’autorité de l’Église des noms de lieu plus précis : des noms de communes ou encore de parcelles, que l’on appelle à juste titre des lieux-dits. Ces lieux-dits ne sont pas des marques, mais leur nom fait référence à la nature de leur sol, à sa couleur, à des particularités de relief, à l’origine des propriétaires ou des exploitants, comme le « champ de Bertin » devenu Chambertin, parfois à leur titre, comme les ducs qu’un revirement de l’histoire a surclassés en rois. Dans d’autres régions, on a préféré des patronymes affectifs. Mais le commerce, et surtout le commerce international, avec la pression des distances ou des changements de langue a fini par préférer le nom des lieux-dits, même si l’affectif et les abréviations ne disparaissaient pas. Comme Claret utilisés pour les Anglais, ou Hoch (pour Hochheim), désignation générique des vins allemands.
Les difficultés sont venues, comme toujours, de l’administration, quand il a fallu protéger le public et légiférer pour éviter les fraudes et les abus. La logique administrative étant tout sauf une logique géographique, on peut par exemple produire plusieurs appellations dans une même commune du vignoble bordelais, selon la qualité des sols ou les intérêts des politiques locales. Et ainsi faire à Pauillac du pauillac ou du bordeaux. Sans château ou avec, car la loi donne le nom de château à un vignoble et non à un bâtiment (tout en exigeant la présence d’un mur pour se prévaloir du nom de clos), un château de Pauillac ne peut acheter que des vignes dans certains quartiers de Pauillac pour produire des vins en appellation pauillac sous sa marque. En revanche, un château en appellation haut-médoc peut agrandir son vignoble dans plusieurs communes sur une distance de plus de quarante kilomètres sans perdre son appellation. En Bourgogne, on atteint des sommets d’absurdité. Certains lieux-dits prestigieux sont devenus des appellations d’origine contrôlée, avec parfois des changements dans leur délimitation. Exemple, l’appellation musigny grand cru couvre trois lieux-dits dont un ne s’est jamais appelé Musigny. On a ainsi agrandi les appellations grand cru montrachet, clos-de-la-roche et clos-saint-denis. Personne ne comprend quelque chose aux délimitations des grands crus de la montagne de Corton et de ses lieux-dits respectifs. Et si l’on parle de typicité, je préfère ne rien dire sur les différences de sol que l’on trouve dans chacun de ces lieux-dits, les différences d’exposition aussi et, évidemment, la diversité des choix humains quand vingt, trente, voire quatre-vingts producteurs se partagent des parcelles différentes d’un même cru. Vous comprendrez que lorsque l’on me parle de typicité ou que l’on cherche à me la définir, ce qui est une obligation légale, j’ai tendance à sortir mon revolver.
Et pourtant, il y a bien une relation précise entre une origine et le goût du vin qu’on y produit. Mais c’est un casse-tête permanent pour la décrire, le mot étant impuissant à caractériser pleinement une sensation. Il y a bien des vins qui ont plus de caractère que d’autres, force ou finesse réunies, plus de complexité de saveur et de capacité à l’exprimer pleinement avec l’âge. L’amateur ne doit donc éprouver aucune honte quand il instaure une hiérarchie de préférences, traduite par le commerce (qui y ajoute les lois de l’offre et de la demande) en hiérarchie de prix. Le législateur ne doit pas non plus se sentir coupable quand il hiérarchise par la loi ces hiérarchies ou en reconnaît et garantit l’existence. Et le public, infantile et rebelle, ou rigoureux et exigeant, a le droit de les remettre en question du moment qu’il y trouve son plaisir ou accomplit son désir. On noie ainsi le terroir et moi, je range mon revolver. Je plante une vigne à côté de mes tomates et je n’en démordrai pas : mon terroir vaut bien, je l’affirme, celui de Petrus et seul un complot international ourdi par mes ennemis empêche l’univers de le savoir.

Œnotourisme : nos bulles dans la bulle

Pommery, l’art de recevoir

« J’ai voulu ce domaine comme un livre ouvert, ouvert sur le monde, sur le temps. Laissez-y votre marque comme moi-même j’y ai imprimé à jamais la mienne. » Ce souhait pour l’avenir est celui de l’avant-gardiste Madame Pommery, qui lança dès 1874 le premier brut, puis ouvrit sa maison au public, mêlant déjà vins et œuvres d’art en cave. De nos jours, l’audace de la maison reste intacte. Cinquante hectares au cœur de la ville, une fabuleuse architecture néo-élisabéthaine et, sous nos pieds, soixante crayères gallo-romaines où, au milieu des cuvées, résonnent chaque année les créations contemporaines des Expériences Pommery. Plus de 300 artistes y ont dialogué avec la craie, les volumes, le silence. En surface, la Villa Demoiselle, joyau Art Nouveau accueille jusqu’au 15 juin 2026 de Merveilleuses Demoiselles, éclosion de peintures, sculptures et installations du XIXe siècle à nos jours pour les 40 ans de la cuvée Demoiselle. Enfin, au Réfectoire, le décor arty de Fabrizio Borrini magnifie les assiettes du chef Philippe Moret, qui rejoue les grands classiques.
Le + : Diverses visites thématiques ou visite privée sur mesure. Boutique proposant toute la gamme, des cuvées emblématiques aux éditions millésimées, dont la toute dernière collection 2025 Mexico.

Vranken-Pommery Monopole
5, place du Général Gouraud, 51100 Reims
Tél. : 03 26 61 62 56
vrankenpommery.com



Collery, une maison réinventée

Longtemps considérée comme une belle endormie, Collery, 132 ans, renaît avec éclat sous l’impulsion de Nicolas Gueusquin. Depuis 2014, cet ingénieur agronome amoureux de sa région renoue avec l’esprit d’ouverture de l’un de ses prédécesseurs, Alain Collery, qui inaugura le premier musée du champagne à Aÿ dans les années 1970. Porté par son credo, « Qui aime le vin le sait vivant », il a entrepris la rénovation d’un hôtel particulier du XIXe siècle pour accueillir les visiteurs. Chaque espace (atelier, caveau, salons) célèbre les terroirs de Collery, tous 100 % grand cru. Un show convivial, autour des « blend » et « single » ou des nuances du dosage. Face au parc, le bar à champagne dégaine ses planches chics (charcuteries, fromages, caviar) et sa déclinaison de coings (fruit cuit, confiture, pâte) cueillis sur le cognassier du jardin. Pour les soirées d’hiver, le Ratacrush (ratafia, tonic, zeste de citron) est idéal. À l’apéritif, se glisse un avant-goût de fête avec le blanc de noirs salin, taillé pour un canard rôti, ou la cuvée Empyreumatic 2015, rêvée avec du foie gras. Quatre chambres d’hôtes, du cottage anglais à la chambre de maître, plus une maisonnette autonome, offrent une hospitalité chaleureuse, avec un verre de bienvenue.
Le + : Box repas (entrée, plat, dessert) livrée sur demande et réalisée par un chef rémois en accord avec trois cuvées et le ratafia. Rooftop privé avec vue sur le clocher d’Aÿ et les coteaux d’Épernay.

Champagne Collery
7, rue Jules Lobet, 51160 Aÿ
Tél. : 03 26 56 86 68
les-chambres-collery.com


Taittinger, jeux de couleurs

En juin, au cœur du siège historique de Saint-Nicaise à Reims, naissait Polychrome., une table d’un nouveau genre où l’art de l’assemblage se met en scène dans l’assiette comme dans le verre et où chaque convive devient acteur d’un repas interactif. Guidé par les couleurs, les textures et les saveurs du chef étoilé Charles Coulombeau, chacun combine ingrédients et condiments multicolores (miso kumquat, pistache, yaourt fumé menthe, moutarde Earl Grey) selon ses goûts et son inspiration. Cette « table d’assemblage » s’inscrit dans une aventure complète aux côtés des visites des crayères gallo-romaines renfermant les vestiges de l’abbaye Saint-Nicaise et du concept store Chromatique, où créateurs et bulles se répondent. Polychrome, c’est aussi le mariage réussi entre une architecture contemporaine et l’âme des lieux, avec un décor qui s’ouvre sur un parc paysager conçu comme un tableau vivant. Chaque saison, un nouveau chef réinterprètera à sa manière cette polychromie, pour une aventure gustative toujours renouvelée, selon le vœu de Vitalie Taittinger : « Venez jouer et que le beau se joigne au bon ! ».
Le + : Deux visites autour des cuvées Comtes de Champagne, l’une consacrée au rosé et un « instant gourmet » où le tour des caves se conclut avec des bouchées travaillées par le chef Philippe Mille.

Champagne Taittinger
9, place Saint-Nicaise, 51100 Reims
Tél. : 03 26 85 84 33
taittinger.com


Roger Coulon, une bulle familiale

À Vrigny, flanc nord de la montagne de Reims, depuis neuf générations, la famille Coulon taille, vendange, élève, dans le respect farouche de l’écosystème. Aujourd’hui, Isabelle et Éric sont épaulés par leurs enfants Edgar et Louise pour faire chanter en bio leurs six cépages (pinot noir, meunier, chardonnay, blanc, gris, petit meslier) sur 115 parcelles en premier cru, plus une pépite de chardonnay en grand cru à Chouilly. Ici, pas de dégustation lambda, mais une plongée sensible et personnalisée dans les caves monumentales : pressoir, chai, vinothèque, cathédrale souterraine et découverte des cuvées phares comme L’Hommée et Esprit de Vrigny. Le vin se met aussi à table lors de visites privées avec accords mets-champagnes. L’été, la « Table des vignes » s’installe en plein coteau. Pour ceux qui veulent aller droit à l’essentiel, la dégustation « Au cœur des bulles » donne en quarante-cinq minutes et quatre champagnes premier cru les clefs de l’esprit Coulon. À deux pas, Le Clos des Terres Soudées, manoir XIXe rénové avec chic, peut accueillir douze hôtes entre chambres cosy, salons de lecture, jardin. « Un patrimoine flamboyant sur une terre d’exception pour une escale de charme authentique », dixit Isabelle.
Le + : Près du vignoble, escapade nature dans les forêts domaniales de Verzy, connues pour leur biodiversité et les mystérieux faux de Verzy.

Champagne Roger Coulon
12, rue de la Vigne du Roy, 51390 Vrigny
Tél. : 03 26 03 61 65
champagne-coulon.com


Besserat de Bellefon, la french touch

Après avoir aménagé son nouveau siège il y a un an dans une demeure classée du XVIIIe, Besserat de Bellefon, B.B. pour les intimes, met les petits plats dans les grands pour ceux qui veulent vivre son univers 24 heures sur 24. Depuis plus de 180 ans, la maison cisèle un champagne aux bulles de dentelle, 30 % plus fines que la moyenne. Elle peaufine aujourd’hui son sens de l’accueil. Dans l’ambiance feutrée du bar, on vient s’initier aux mythiques cuvées des Moines, escortées de caviar, puis flâner entre objets d’art de la table. Nathalie Doucet, la présidente, souhaite que chaque verre soit « un moment inoubliable ». Cette parenthèse enchantée se prolonge à huis clos, dans trois suites au luxe discret : « Brigitte Bardot », clin d’œil à l’égérie dont elle partage les initiales, « Victor » qui salue le créateur de la cuvée des Moines, et « French Touch », modulable. Bois nobles, tissus précieux, kitchenette et accès sécurisé, tout est pensé pour se sentir « comme chez soi ».
Le + : Cinq expériences de dégustation dont la Gourmande, trois champagnes (2018, 2013 et Cuvée des Moines 2012) assortis de foie gras et pata negra. Boutique, bar avec terrasse.

Champagne Besserat de Bellefon
5, rue Jean Chandon-Moët, 51200 Épernay
Tél. : 03 26 78 52 11
besseratdebellefon.com


Ruinart, un océan sous la craie

Il y a un an, la doyenne des maisons champenoises (1729) révélait la métamorphose de son site historique. Face aux façades XIXe, le pavillon de Sou Fujimoto se dresse comme une bulle de pierre et de verre, baignée de lumière. Gwenaël Nicolas y a imaginé une atmosphère feutrée, entre lin poudré et flacons en apesanteur. Tout autour, un jardin de 7 000 m² libre d’accès trace un chemin entre sculptures contemporaines et biodiversité. Les enjeux climatiques se racontent aussi en sous-sol. À vingt mètres de profondeur, pour les dix ans d’inscription des crayères à l’Unesco, Julian Charrière a créé Chorals. Un bassin scintille, les sons d’océans disparus résonnent dans la craie, la Champagne retrouve son lointain passé marin. L’art est aussi ici celui du savoir-faire, dévoilé pas à pas : remuage manuel, assemblages ciselés, millésimes rares (du 1926 à la cuvée Blanc Singulier, témoin d’un climat en mutation). De retour à la surface, cap sur le bar by Ruinart où Valérie Radou et Arnaud Donckele orchestrent accords mets-champagnes, cocktails au shiso, brunchs dominicaux, dîners d’exception, déjeuners du week-end, braseros des vendanges, etc.
Le + : À partir de fin novembre, tea-time de Noël au champagne et apéritif de collectionneurs. Prochain dîner signé Arnaud Donckele le 5 décembre, sur réservation uniquement.

Champagne Ruinart
4, rue des Crayères, 51100 Reims
Tél. : 03 26 77 51 51
ruinart.com


Moët et Chandon, halte impériale

Sous la craie d’Épernay, vingt-huit kilomètres de caves à dix degrés abritent des trésors. On y découvre secrets d’élaboration et anecdotes historiques tout en savourant le brut et le rosé Impérial, étendards d’un style inimitable. Pour le grand frisson, on décline des millésimes de la cuvée Grand Vintage (depuis 1842, il y a eu 77 éditions, et 46 encore en version rosé). On admire aussi le fascinant dégorgement « à la volée » avant d’aborder quelques nectars de plus de quatorze ans. Aujourd’hui, Moët s’appuie sur 1 300 hectares, le plus vaste des vignobles champenois façonné par près de 500 vignerons. Après l’ombre des caves, cap vers la lumière du bar Moët, situé face à l’avenue, puis celle de l’exposition Memories of Tomorrow, où l’héritage de la maison se retisse en œuvres brodées contemporaines. Une fresque de Daniel Arsham mêle aussi hier et demain avec sa résine évoquant la craie et l’usure.
Le + : Collection éphémère de fin d’année au bar et au centre de visite. « Habits de Lumière » d’Épernay du 12 au 14 décembre avec spectacles lumineux, feux d’artifice et bars éphémères.

Champagne Moët et Chandon
20, avenue de Champagne, 51200 Épernay
Tél. : 03 26 51 20 20
moet.com


De Venoge, dans l’intimité des princes

Dans son hôtel particulier Belle Époque, classé à l’Unesco, De Venoge ne manque pas de panache : salons cossus, jardin à l’anglaise, vinothèque aux trésors. Dans la cour, Louis XV nous salue de sa flûte et de sa plume qui, en 1728, signa le décret autorisant le transport du champagne en bouteille, lançant son succès mondial. À l’intérieur, l’histoire reprend vie, celle d’Henri-Marc de Venoge – fondateur en 1837, pionnier de l’étiquette illustrée en Champagne – puis de ses successeurs, à qui l’on doit deux icônes, les cuvées Cordon Bleu et Princes, jadis réservées aux cours d’Europe. Dans l’ancienne écurie transformée en bar, nos papilles se lancent dans une course royale. On passe en revue les couleurs et styles de Cordon Bleu (brut, rosé ou blanc de noirs), on succombe au charme des quatre Princes, on s’émerveille d’un Louis XV 2014. Le tout en brillante compagnie : charcuteries fines, saumon fumé champenois d’artisan, caviar. Pour ceux qui veulent s’attarder, les « suites du 33 » sont l’ultime privilège avec des appartements privés sur la plus célèbre avenue du vin au monde.
Le + : Boutique avec la gamme De Venoge, dont la nouvelle cuvée Louis XV rosé et son parfum assorti, Louis XV 1722, signé Xerjoff. Du 12 au 14 décembre, bar éphémère dans la cour durant l’événement Habits de Lumière.

Champagne De Venoge
33, avenue de Champagne, 51200 Épernay
Tél. : 03 26 53 34 34
champagnedevenoge.com


Bollinger, deux cents ans d’exception

Cette icône restée familiale depuis 1829 s’entrouvre tel un carnet intime. Les visites, limitées à douze personnes et sur réservation, lèvent le voile deux heures durant sur un savoir-faire spécifique et une saga ayant défié modes et époques. Les milliers de vieux tonneaux, gardiens d’une vinification sous bois rare en Champagne, exhalent le parfum du temps long. Les millésimes patientent ici deux à trois fois plus longtemps que l’appellation ne l’exige. En dégustation finale, les millésimés R.D. (« récemment dégorgé » créé par Madame Bollinger) ou Grande Année, révèlent une élégance charpentée (le pinot noir est la colonne vertébrale du style Bollinger), écho d’une fascinante épopée. Celle d’Athanase de Villermont, Jacques Bollinger et Paul Renaudin, le trio fondateur, puis de Madame Bollinger, figure de l’après-guerre. Pour le bicentenaire, en 2029, un nouveau chapitre se prépare : rénovation du site, aménagement de la demeure Élisabeth (boutique, salles de dégustation) et transformation de la maison Dueil en hôtel, restaurant, piscine et spa.
Le + : À deux pas, Pressoria, très instructif centre d’interprétation sensorielle installé dans un ancien centre de pressurage de Pommery, où explorer l’univers du champagne, de la vigne à la flûte.

Champagne Bollinger
20, boulevard Maréchal de Lattre, 51160 Aÿ
Tél. : 03 26 53 33 66
champagne-bollinger.com


Veuve Clicquot, deux siècles d’audace

Et toujours la même envie de casser les codes. Comme le fit Madame Clicquot, grande dame de la Champagne qui inventa le remuage et, en 1877, osa l’éclat tonique d’un jaune solaire, devenu signature. Depuis, la maison trace sa route, fidèle à la conception de sa fondatrice (« Une seule qualité, la toute première ») et surtout à son envie d’étonner. Chaque visite devient une aventure. On se promène des vignes de Verzy aux crayères cathédrales (vingt-quatre kilomètres de galeries), du pinot noir tutélaire aux dégustations qui racontent une histoire (Brut Carte Jaune, L’art du vieillissement, La Grande Dame). À deux pas, le café Clicquot réserve aussi son lot de surprises. Sunny Burgers, ravioles champagne-miso et camembert rôti au champagne bousculent les papilles et s’apprécient avec les cuvées servies en flights (trois verres à comparer). Au fil des saisons, l’expérience se décline : au printemps, Garden Gastronomy avec cueillette au potager en permaculture de Verzy et Grande Dame en magnum ; en été, pique-nique rosé sur les pelouses du manoir ; en automne, cochelet champenois ; en hiver, un dîner qui flamboie à la manière Clicquot.
Le + : Côté boutique, art de la table, coffrets et objets, certains personnalisables (Arrow, Ice Jackets, Cooler, porte-bouteille molletonné, etc.) et nouvelle édition limitée de La Grande Dame 2018 signée Simon Porte Jacquemus.

Champagne Veuve Clicquot
1, rue Albert Thomas, 51100 Reims
Tél. : 03 26 89 53 90
veuveclicquot.com


Nicolas Feuillatte, le temps retrouvé

On le repère de loin, ce vaisseau ondulant au toit qui imite les coteaux champenois, dont les parois vitrées ouvrent sur la vallée de la Marne, la montagne de Reims et la côte des Blancs. Ici bat le cœur d’une coopérative pas comme les autres et de ses 5 000 vignerons (un sur trois en Champagne). Incarnant un « luxe émotionnel », la nouvelle expérience Chronothèque, limitée à huit personnes, se tient chaque vendredi de 17h30 à 19h30 dans l’intimité de la cave privée. Au son du jazz, passion du fondateur, et guidé par Guillaume Roffiaen, le chef de cave, on effleure les bouteilles au design perlé, on touche la craie, on l’écoute même chanter. Puis on se prête au jeu d’identifier à l’aveugle fruits et épices, signatures olfactives des chardonnays et pinots noirs qui composent, à parts égales, le cuvée au cœur de l’expérience, Palme d’Or Chronothèque, vieillie dix ans minimum, vingt pour les magnums. Enfin, vient l’exercice ultime, déguster, décrypter et comparer quatre millésimes.
Le + : L’expérience Chronothèque peut inclure l’organisation d’un dîner gastronomique à la Briqueterie. Atelier Efferv’&Sens, boutique avec pour les fêtes (Chronothèque Palmes d’Or 2002 en magnum et coffret en édition limitée).

Champagne Nicolas Feuillatte
Plumecoq, CD 40A, 51530 Chouilly
Tél. : 03 26 59 64 61
nicolas-feuillatte.com


Perrier-Jouët, la belle époque pour l’éternité

Depuis 1811, Perrier-Jouët impose un style. Pierre-Nicolas Perrier et Rose-Adélaïde Jouët, botanistes accomplis, ont choisi le chardonnay pour signature, offrant à leurs cuvées une délicate harmonie florale. En 1902, Emile Gallé appose sa griffe avec ses fameuses anémones du Japon, encore présentes sur les flacons. Ce lien intime avec la nature irrigue chaque expérience proposée. Le Cellier Belle Époque, bar à champagne lumineux et entouré de verdure, donne carte blanche à Sébastien Morellon (croquetas au jambon des Ardennes, cavatelli à la courge rôtie, etc.). La Maison Belle Époque, pour sa part, abrite l’une des plus belles collections privées d’Art Nouveau d’Europe, signé Guimard, Majorelle, Rodin ou encore Toulouse-Lautrec. C’est aussi une scène gastronomique menée par Pierre Gagnaire et interprétée par Sébastien Morellon autour des cuvées Belle Époque. Chaque année, un artiste dialogue avec cet héritage. En 2025, Marcin Rusak, designer polonais, s’est inspiré des plantes axiophytes poussant dans les vignobles de Perrier-Jouët. Plant Pulses, son installation multisensorielle, permet d’entendre leur langage secret.
Le + : Boutique-jardin avec l’ensemble des cuvées, mais aussi des objets exclusifs, personnalisables en quelques minutes, et le coffret de Blanc de Blancs signé Marcin Rusak.

Champagne Perrier-Jouët
26, avenue de Champagne, 51200 Épernay
Tél. : 03 26 54 27 29
perrier-jouet.com