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Voyage autour de ma cave par Thierry Desseauve – Jour 26

Voyage autour de ma cave, ou la chronique quotidienne d’un amateur pas désespéré par temps de confinement. Thierry Desseauve reçoit Michel Bettane qui déniche, ouvre et raconte une bouteille mémorable de sa cave.
Jour 26 : Domaine Zind-Humbrecht, gewurztraminer, grand cru hengst 1999

Un vieux beau du Jura

Domaine Rolet Père et Fils,
trousseau, arbois 1988

Pourquoi lui
Le Jura est à la mode. Très. Tomber sur un gisement de magnums de vieux juras, cépage trousseau, est une chance inouïe. Le domaine Rolet, repris depuis peu par les Devillard, fameux Bourguignons des côtes de Nuits et châlonnaise, dispose de stocks parfaitement conservés et assez conséquents à des prix plutôt abordables. C’est donc une obligation que nous nous faisons de présenter ce vin ici.

On l’aime parce que
C’est bon. Son grand âge, 32 ans, lui a apporté toute la patine qu’on aime sans trop obérer cette fraîcheur indispensable. Le résultat est là, un grand vin pour la table et les amateurs.

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Jean-Valmy Nicolas, la culture du doute

Jean-Valmy Nicolas et ses cousins Henri et Bertrand sont aux commandes du château La Conseillante, une icône du plateau de Pomerol, une propriété familiale depuis un siècle et demi. pas de recette pour transmettre, mais des convictions personnelles. voilà ce qu’il nous dit

La Conseillante, vignoble familial depuis 1871, Valmy Nicolas et ses deux cousins représentent la cinquième génération
« On le doit à l’attachement et aux efforts parfois irrationnels de cinq générations qui se sont succédé pour conserver La Conseillante. La famille a cette règle : personne ne doit vivre de la propriété. Chacun doit avoir un travail à lui, y compris les gérants. Évidemment, pendant très longtemps, le vin ne permettait pas d’en vivre. À certains moments, cette règle a certainement évité de devoir céder la propriété. Aujourd’hui, elle oblige les gérants à avoir une ouverture d’esprit acquise grâce à leurs autres expériences, un certain recul, et à faire preuve de discernement. Deux attitudes nous ont beaucoup aidés à garder nos affaires dans la famille. D’abord, c’est d’avoir fait preuve de bonne foi entre nous, ce qui facilite les choses. La deuxième attitude, c’est de douter. Il y a une certaine forme d’insatisfaction permanente dans la manière dont nous voyons les choses. Je pense que cette culture du doute est importante dans la gestion des entreprises. Ce qui ne signifie pas que nous soyons incapables de décider. Simplement, on essaye de se demander ce qu’on aurait fait à la place. Les mondes de la viticulture et de la distribution des vins se sont métamorphosés. L’intelligence dans le vin, c’est inouï. Il y a de la recherche, des remises en question, des décisions, des changements. En quinze ans, beaucoup de courants ont traversé le monde du vin, souvent radicaux les uns par rapport aux autres, faisant naître des écoles de pensées elles-mêmes enseignées dans les écoles de formation des dirigeants. C’est la même chose dans le négoce. »

Une remise en cause liée à l’époque
« D’abord, le choix des hommes. Une entreprise repose sur le choix des ressources humaines et sur les moyens mis à leur disposition pour réussir. C’est ce qui fait son succès. Exercer d’autres fonctions professionnelles permet de faire des choix et de déléguer davantage. Il faut accepter que quelqu’un fasse différemment et, souvent, mieux que soi. C’est un atout indispensable. Il faut être capable de prendre les décisions que les générations précédentes n’ont pas prises et d’avoir un angle de vue différent. Même si ces décisions étaient sûrement très logiques il y a vingt-cinq ans. Aujourd’hui, il faut faire preuve de discernement dans la commercialisation et dans les relations que nous entretenons avec le négoce bordelais. C’est moi qui m’en charge et je cherche à pérenniser nos relations avec les négociants. »

Dix négociants pour 60 % du volume
« J’ai cherché à rééquilibrer cette relation pour qu’on se concentre sur moins d’une dizaine de négociants, parmi les plus importants, à qui l’on confie plus de 60 % de notre commercialisation. Des gens avec qui nous entretenons d’excellentes relations et que nous connaissons très bien. Mon père et mon grand-père travaillaient déjà avec chacune de ces maisons ou presque. Eux comme nous cherchons à nous inscrire dans la durée. Nous ne voulons pas griller les étapes. Dans dix ans, j’aurais probablement les mêmes interlocuteurs. Si je leur raconte des histoires aujourd’hui, dans dix ans, c’est terminé. C’est ça, le nécessaire discernement. Nous ne sommes pas des mercenaires, on veut s’inscrire dans le temps tout en ayant, pour l’immédiat, des comptes à rendre à nos amateurs, à nos clients, aux négociants et à nos actionnaires, notre famille. »

L’enjeu économique est récent dans les propriétés
« Les propriétés bordelaises ne présentent un intérêt financier que depuis très récemment. J’insiste là-dessus. De 1871 à la fin des années 1980, les propriétés perdaient de l’argent. Bordeaux a connu de graves crises après la Deuxième Guerre mondiale, dans les années 1950 et dans les années 1970. De très nombreuses propriétés ont changé de main à ce moment-là pour des sommes dérisoires. Aujourd’hui, on comprend mal que de telles transactions aient pu avoir lieu. La prise en compte de l’enjeu économique dans la gestion de propriété est récente. Même si c’est exponentiel, il faut remettre les choses en perspective. Avant la fin des années 1990, les propriétés ne rapportaient rien et coûtaient beaucoup tous les ans à leurs propriétaires. C’était la même chose à La Conseillante. Ce qui ne nous a jamais empêché d’être impliqué, de vouloir faire un très bon vin et d’investir significativement quand on le pouvait. »

Transmettre des obligations, plus que des droits
« Notre travail est de faire le meilleur vin possible. Pour ça, il faut s’entourer des meilleures compétences et des talents tout en se remettant en question en permanence. C’est le fondement de notre stratégie. Une fois qu’on fait des grands vins, qu’on fait plaisir à nos clients et qu’on réinvestit dans la propriété, il faut animer la vie familiale et actionnariale de l’entreprise. Je dois démontrer que cette partie importante de leur patrimoine est gérée de la manière la plus professionnelle possible. Ils sont actionnaires parce qu’ils sont attachés à La Conseillante, ils le sont aussi parce que c’est géré avec sérieux par des gens compétents et que cette gestion est bénéfique. En voyant que l’on fait des bons vins bien notés, qu’on a une belle distribution et que tout fonctionne commercialement, la famille est convaincue par notre travail. Nous rendons des comptes sur ce qui se passe à la propriété. Nous expliquons notre stratégie, nous parlons de nos marchés, etc. C’est une information permanente. Je ne veux pas que certains se sentent à l’écart. Revendre La Conseillante dans trente ans à un super prix, ça ne m’intéresse absolument pas. Ce que je veux, c’est la transmettre à la génération d’après et que ce soit prestigieux, que ce soit un vin reconnu et apprécié. Je veux aussi transmettre de la façon la plus efficace possible nos valeurs et notre définition de ce qu’est une entreprise familiale. Je veux transmettre tout ce quoi en nous croyons. »

Le métier de Valmy Nicolas
« J’achète des entreprises que nous gérons et que nous revendons ensuite. Nous sommes un fond d’investissement. »

Une direction basée sur les hommes
« Une entreprise ne tient que sur les hommes. Un mauvais recrutement, un mauvais choix, on le paie toujours. Bien choisir les hommes c’est le rôle ultime d’un administrateur ou d’un propriétaire d’entreprises. Il faut qu’il sache déléguer, instaurer des cadres et des procédures tout en laissant de l’espace pour que les gens puissent s’exprimer et aller de l’avant. Ce n’est pas un discours qu’on entend souvent à Bordeaux. Ce sont les bons choix humains qui subliment ce terroir, qu’on retrouve dans le verre. Chez les négociants, nous choisissons des histoires humaines, des compétences, des attitudes, une éthique. »

Valmy Nicolas est aussi co-gérant de Château Figeac
« Les Manoncourt (famille propriétaire de Figeac, ndlr) ont fait appel à moi après avoir vu le parcours de La Conseillante. C’est une histoire humaine, j’ai découvert cette famille que je ne connaissais pas et avec laquelle je me suis très bien entendu. Venant de mondes très différents, nous partageons cette passion des propriétés viticoles familiales et une réflexion commune pour en assurer la pérennité et la transmission. Nous avons promu Frédéric Faye qui a fait un travail remarquable. Certes, il y a le prestige de Figeac, le classement, etc. Mais il y aussi cette décision difficile des Manoncourt de faire appel à quelqu’un de l’extérieur pour épauler la famille. Ce n’est pas si fréquent à Bordeaux et assez courant en Champagne. »

De la vertu agricole
« En quinze ans, nous avons divisé par dix tous les intrants chimiques à la vigne et au chai. Nous ne sommes ni en agriculture bio ni dans une procédure pour le devenir. Nous sommes évidemment concernés par cette prise de conscience. Marielle Cazaux (directrice technique de La Conseillante, ndlr) fait partie de cette génération de vignerons qui a grandi et qui a été formée avec cet impératif environnemental. Les vignerons plus anciens sont aussi sensibilisés à ces questions. Pour Marielle, s’inscrire dans cette approche n’était pas négociable lorsqu’elle nous a rejoint. Parallèlement, notre approche est aussi pragmatique. Avoir une très haute approche environnementale ne doit pas nous faire oublier que nous avons une production à assurer et des comptes à rendre. Comme je le disais, mon premier objectif est de transmettre cette affaire familiale et il n’est pas question de prendre des risques. Je suis prudent. »

Marielle Cazaux a remplacé Jean-Michel Laporte
« C’est une femme intelligente, obsédée par le détail et engagée dans ce qu’elle fait. La Conseillante a beaucoup de chance de l’avoir trouvée. Elle nous a apporté un degré d’excellence et de précision que nous n’avions pas avant son arrivée. On lui doit notre volonté d’avoir franchi une étape qualitative qui méritait beaucoup d’efforts. Je lui en suis très reconnaissant. »

Recherche et tentatives
« On a fait un certain nombre d’essais comme la vinification intégrale ou l’utilisation d’amphores pour nos élevages. Compte tenu des volumes que nous produisons, c’est difficile d’isoler un lot et, malheureusement, c’est la limite de nos exercices. Avec nos onze hectares, nous produisons 35 000 bouteilles de premier vin et 5 000 de second. Un la-conseillante tiré à 20 000 bouteilles n’aurait plus rien à voir et ne serait pas nécessairement meilleur. C’est le secret des assemblages. Dans la marque d’un vin, il y a différentes parcelles, différents lots et différentes caractéristiques qui deviennent ses points forts. Si demain, la production diminue, on perdra certains de ces paramètres. C’est aussi le travail que nous menons avec Michel Rolland. C’est un homme d’une immense intelligence et une capacité d’écoute hors du commun. On cherche à maintenir cet ensemble de paramètres qui font notre style et notre marque. »

Un avenir pour La Conseillante
« On a d’excellentes relations avec nos voisins. Il y a vingt ans, personne ne se parlait. Aujourd’hui, nous essayons de travailler ensemble, au moins en ce qui concerne la partie technique. Personne ne réussit au détriment des autres, c’est une réussite collective. Au moment des mises en marché des primeurs, nous avons tous intérêt à ce que les appellations de la Rive droite fassent des grands vins et que les grandes locomotives soient au rendez-vous. La Rive gauche donne son empreinte sur un millésime pour le monde. Ce n’est pas anecdotique. Il nous faut des premiers de cordées performants et travailleurs. À Pomerol, il y a une émulation entre les grands vins au profit de toute l’appellation. Faire déguster nos vins pendant la Semaine des primeurs, chaque année, c’est une opportunité unique. Le grand amateur de vin n’a pas une cave composée à 100 % d’un seul cru, ce serait grave. Les choses évoluent vite. Le marché des grands vins est en croissance. De plus en plus de gens dans le monde, par un phénomène d’enrichissement, achètent et s’intéressent aux vins de Bordeaux. Je suis ravi quand mes voisins font des grands vins. Ça nous pousse, ça nous entraîne. Faire le plus grand nombre possible de grands vins, c’est la meilleure réponse au bordeaux bashing. Ce ne sont pas des concurrents. Il faut profiter de cette émulation et s’inspirer des grandes réussites bordelaises. Je trouve sage d’en admirer certaines et d’avoir un fort pouvoir d’émerveillement. Nous ne sommes plus du tout dans une vision autocentrée. »

Le prix de La Conseillante
« On est à 120 euros HT en primeurs. Je ne mesure pas notre réussite par l’augmentation de notre prix de vente. C’est parfois un élément de mesure trompeur. Le marqueur d’une réussite – sur vingt ou trente ans, pas seulement sur deux ou trois millésimes – est le dynamisme commercial. Quand nous faisons une mise en marché, les vins de La Conseillante sont vendus en une heure. La place de Bordeaux revend dans la journée entre 80 et 90 % de ce qu’elle nous achète. Le marqueur est là, estimer que le vin ira au bout de son potentiel commercial. »

Maîtriser sa distribution
« Nous mettons en marché 90 % de notre production, qui est acheté à 100 %. Le reste constitue l’œnothèque de la famille et nous sert à comparer et à évaluer notre travail, millésime après millésime. On veut être capable d’autocritique et de réflexion pour nous améliorer. Les volumes de La Conseillante et le système de distribution font que nous sommes assez peu éligibles aux ventes aux enchères. Ces dernières années, les nouveaux systèmes de communication nous permettent de suivre notre production. Je sais où nous sommes distribués à Hong Kong ou à Londres, dans quel magasin, dans quel restaurant, à quel prix et pour quel millésime. J’ai une vision assez complète de nos vins, et de nos acheteurs. Aucun d’entre eux ne représente 25 % de la récolte. On est sur un modèle d’extrême prudence paysanne. On ne dépend de personne. Nous essayons de faire en sorte que les gens qui débouchent un la-conseillante se souviennent autant du vin que de ceux qui l’ont fait, de ceux qu’ils ont rencontré et de notre vision. »

Sur la situation économique mondiale
« Je crois qu’il ne faut pas crier avant d’avoir mal. La situation est préoccupante, c’est vrai. La Grande-Bretagne, les États-Unis et la Chine sont nos trois principaux marchés. Je crois que c’est aujourd’hui très difficile d’anticiper les logiques commerciales de demain. Hong Kong est un autre problème. Il y a un lien spécial avec Bordeaux, un peu comme Londres à une époque. C’est peut-être à nous d’aller les aider et leur montrer qu’on est présent. Beaucoup de Bordelais ont à cœur d’aller à la rencontre des amateurs et des distributeurs. La place de Bordeaux nous offre une partie de l’image de la distribution des vins. Il faut la compléter nous-même. Mon objectif est de connaître les gens. Je n’ai rien à vendre, je veux que la marque soit connue dans le monde et que chaque personne en devienne un ambassadeur. On veut en faire une relation personnelle. On veut faire du sur-mesure et créer des liens. C’est un vin de grandes occasions. Il laisse des souvenirs marquants et ces souvenirs reviendront un jour. »

Voyage autour de ma cave par Michel Bettane #20

Le meilleur terroir de chardonnay le plus proche de mon confinement de Rochegrès est sans conteste la toute petite appellation Pouilly-Vinzelles, un peu plus de 50 hectares, à dix kilomètres à vol d’oiseau. Le terroir et l’exposition sont homogènes, argilo-calcaire, bien plus d’ailleurs que Pouilly-Fuissé qui n’avait pas voulu d’eux à l’origine, la vigne est bien entretenue et productive, capable de produire 3 000 hl en bonne année. J’ai déjà dit tout le bien que je pensais de la trop méconnue cave coopérative des grands crus qui est de loin le plus important producteur de l’appellation. Cette bouteille le confirme largement.

Sur chaque millésime, la cave produit au moins trois pouilly-vinzelles. Un assemblage de base issu de vieilles vignes, déjà remarquable ; une sélection parcellaire située au cœur du coteau sur le lieu- dit Les Quarts et cette cuvée élevée en fût de chêne qui en remontre à la plupart des vins élaborés de la même façon, mais d’un style plus vulgaire. Ce 2014 est désormais arrivé à son meilleur équilibre de vieillissement. La robe est toujours claire avec le souvenir des reflets jonquille de sa naissance, le nez très pur sans la moindre dérive de bois rappelle d’abord le citron, ce qui est classique des sols calcaires. Il faut un petit réchauffement de température dans le verre et dix minutes de développement pour qu’une nuance de vanille rappelle, sans outrance, la barrique. Rien de spectaculaire ou de flamboyant, ou de caricature clonale, façon « Nouveau monde », comme souvent hélas en Mâconnais, en raison de clones trop typés, mais la tension d’un raisin mûr sans excès, comme on le souhaiterait dans bien des pulignys ou des meursault-village. En bouche, c’est nuancé, raffiné même, fluide, mais sans dilution, avec un départ de notes de beurre fin, d’amande et un retour floral type fleur de vigne, de noble style. Que du bonheur sur une truite pochée aux restes d’ancienne bouteilles du même vin. Quant au prix départ propriété, il ferait honte à celui de bien des vins médiocres de la Côte-d’Or, cinq à dix fois plus chers. 12euros 40 TTC.

Cave des Grands Crus à Loché, pouilly-vinzelles, fût de chêne 2014

Voyage autour de ma cave par Thierry Desseauve – Jour 25

Voyage autour de ma cave, ou la chronique quotidienne d’un amateur pas désespéré par temps de confinement. Thierry Desseauve déniche, ouvre et raconte une bouteille mémorable de sa cave.
Jour 25 : Champagne Castelnau, hors catégorie, blanc 2012

Voyage autour de ma cave par Michel Bettane #19

Quand on a vingt ans et qu’on est resté gamin, mais sensible aux mots, on s’amuse devant le nom d’un des domaines pionniers des côtes-du-rhône du Vaucluse : Rabasse-Charavin. Rabasse, c’est la truffe noire en provençal et les Charavin, une des familles les plus respectées du secteur Cairanne-Rasteau. Je fréquentais jeune le festival d’Orange et je n’ai pas manqué de visiter alors ce domaine, ce qui m’a permis de rencontrer une femme vigneronne de grand caractère, Corinne Couturier, unanimement estimée de ses pairs. Son mari fournissait toute la viticulture locale en matériel de culture et de vinification et son vin généreux offrait toute la force d’expression des meilleurs secteurs de Cairanne, en limite de Rasteau. Il y eut ensuite une assez longue période de vins moins convaincants, très animaux, ils n’étaient pas les seuls de ce type. Avec l’aide de ses enfants et après avoir investi dans un nouveau cuvier, Corinne a retrouvé le chemin de l’excellence et du vrai vin de terroir.

À Estevenas, le type de vin de Cairanne devient plus ample, plus profond, peut-être moins typé syrah que dans d’autres secteurs, plus proche du grain d’un rasteau. Ce 2010, arrivé désormais à pleine maturité (c’est un privilège que d’avoir vieilli avec lui) offre toutes les senteurs de la garrigue, sur une dominante de laurier, de pierre séchée au soleil, à la fois intense, minéral et moelleux, parfaitement équilibré en alcool (14°), et bien protégé par un excellent bouchon technique, qui prouve encore une fois une remarquable tenue dans le temps. Un délicat amer type gentiane relève la fin de bouche et apporte de la fraîcheur au corps ensoleillé du vin, dont le naturel, la précision d’expression du terroir appelle une daube froide de bœuf en gelée et des poivrons rouges confits. Rien ici ne rappelle la truffe sinon le nom du domaine. De toute façon, le confinement m’interdisait de cuisiner cette daube.

Domaine Rabasse Charavin, cuvée d’estevenas, cairanne 2010
Corinne Couturier, propriétaire

Voyage autour de ma cave par Thierry Desseauve – Jour 24

Voyage autour de ma cave, ou la chronique quotidienne d’un amateur pas désespéré par temps de confinement. Thierry Desseauve déniche, ouvre et raconte une bouteille mémorable de sa cave.
Jour 24 : Domaine Levet, améthyste, côte-rôtie 2017

Voyage autour de ma cave par Michel Bettane #18

Le drame quand vous avez mis tout votre cœur à préparer une grande et rare bouteille, à lui mitonner un plat qui va avec et qu’elle se révèle désespérément bouchonnée, c’est de vite retrouver un flacon de secours, prêt à boire, le plat se refroidit et le tempo de service souffre d’un gros « jitter ». Je savais qu’avec les vins d’Henry, je ne courrais aucun risque. Et, de fait, cette bouteille est une tuerie. La perfection absolue du vin de fruit, le modèle, celui qu’imitent sans génie et avec approximation tous ceux qui cachés derrière l’étendard du vin nature ne dessinent que des brouillons inaboutis, encensés par des buveurs aussi imprécis que leur boisson.
Ce gamay, aujourd’hui interdit en vin d’appellation contrôlée parce qu’il serait teinturier, entendez que le jus de son raisin est coloré, serait natif de Bourgogne comme le nom qu’il porte le donne à penser. Comme tous les teinturiers, on lui a fait la guerre un peu partout, même si lorsque vous vous promenez pendant les vendanges vous voyez régulièrement des feuilles bien rougies, qui dénoncent l’ADN hors la loi de leur plant. Heureusement que le vigneron gaulois sait désobéir. Les pinots et gamays teinturiers renforcent naturellement la couleur et évitent d’avoir recours, comme on l’a si souvent fait, à des alicantes venus du sud et tarifés à leur pouvoir colorant. Mais ce gamay en particulier, qui fit les beaux jours des vins de la vallée du Cher, est un artiste : dans le parfait millésime 2018, ses notes de fleurs, de framboise, de mûre, admirablement mises en valeur par une vinification d’une précision millimétrée et protégées par un bouchon technique tout aussi précis m’ont fait rêver qu’on le replante sur des centaines d’hectares dans mon Beaujolais où, dans le même millésime, des milliers d’hectolitres foxés et phénolés passent pour des vins de terroir. Et où l’on préfère essayer la banalité du fruit de croisements venus de Suisse ou du Languedoc. Une seule condition pour profiter pleinement du plaisir de notre Grand Oublié, servir à juste température, soit 13/14/15 (au maximum) degrés.
Domaine Henry Marionnet, les cépages oubliés, gamay de bouze, i.g.p. val de loire 2018

Voyage autour de ma cave par Thierry Desseauve – Jour 23

Voyage autour de ma cave, ou la chronique quotidienne d’un amateur pas désespéré par temps de confinement. Aujourd’hui, Thierry Desseauve reçoit Jean-Nicolas Méo qui déniche, ouvre et raconte une bouteille mémorable de sa cave.
Jour 23 : Domaine Méo-Camuzet, clos de vougeot grand cru 2009

Voyage autour de ma cave par Michel Bettane #17

Une cave humide n’est pas l’amie des étiquettes et, souvent, l’amateur va à la pêche dans une de ses piles de vins avec une âme d’archéologue. Ainsi, cette bouteille du domaine Weinbach de la famille Faller avec laquelle j’entretiens une profonde amitié depuis quarante ans. Hélas, des trois magnifiques femmes qui lui ont donné une célébrité mondiale, il n’y a plus qu’une survivante, Cathy qui, avec ses deux fils et après de douloureuses disparitions, se retrouve en charge du domaine.

Je pensais tomber sur un de ses délicieux rieslings. Raté, c’est un gewürtztraminer, évidemment remarquable, car ici on n’a jamais su produire de vin médiocre ou banal. Un œil exercé repère les ruines du petit bandeau doré, cuvée Laurence, et quelques lettres des mots gewürztraminer et Laurence. Le millésime figure sur le bouchon : 2000.

Ce vin provient du coteau de l’Altenburg qui sert de frontière avec les deux grands crus Schlossberg et Furstentüm, sans avoir été curieusement classé grand cru lui-même. On passe ici en douce transition du granit à l’argilo-calcaire et le gewürztraminer y trouve une expression plus personnalisée que le riesling. Laurence Faller, disparue bien trop tôt, était une grande vigneronne, ayant progressivement adopté pour ses vignes les règles de la biodynamie, avec conviction, persévérance et bon sens. Elle n’aimait donc pas trop intervenir en vinification, laissant les vins achever leur fermentation naturellement. Comme ils étaient riches en sucre naturel, ils conservaient une quantité parfois trop importante de sucre résiduel pour les habitudes gastronomiques alsaciennes et, encore plus, celles de la France de « l’intérieur ». Nous nous disputions amicalement – et combien je regrette ces discussions que nous n’aurons plus – sur quelques cuvées de ce caractère, dont les cuvées qui portaient son nom, issues de gewurztraminer, les rieslings étant dédiés à sa sœur Catherine. En 2000, il semble que la richesse du raisin, largement au niveau d’une vendange tardive normale, provenait plus de passerillage que de pourriture noble, du moins au goût. Vingt ans plus tard, le vin a conservé sa puissance aromatique, avec une touche de lourdeur et quelques notes lactiques, qui contribuent à cette sensation de lourdeur. La bouche, en revanche, reste riche, attractive, à la fois sur la rose /litchi, les fruits blancs, avec une finale de vin moelleux, à défaut de liquoreux. Il accompagnerait un foie d’oie.

J’ai tenté pour lui une nouvelle recette de lentilles aux saucisses fumées de Montbéliard, largement aromatisées à la mirabelle et à la clémentine, apportant au sel, aux épices (coriandre, clous de girofle) et à l’oignon une sucrosité pouvant servir de lien avec le vin. La réussite est moyenne, le sel n’aime pas cette fin de bouche opulente. Je ferai mieux, peut-être, une autre fois.

Domaine Weinbach, gewurztraminer, altenburg, cuvée laurence 2000