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Éloge des vins doux

Un passito sicilien, un jerez d’Andalousie, un quarts-de-chaume font partie des révélations du tout premier Concours Mondial de Bruxelles consacré aux vins doux et fortifiés qui a eu lieu à Marsala du 21 au 23 septembre 2022. Par Mathilde Hulot

Le passito Vinci Vini 2021, le jerez Noé de Gonzales Byass, le quarts-de-chaume grand cru 2018 du domaine des Forges, le colli euganei DOCG « 8 » 2021 et le porto LBV Vista Alegre 2017 de Vallegre n’ont pas grand-chose en commun en ce qui concerne leurs arômes, le lieu où ils sont nés, les cépages qui les composent ou leur type de vieillissement et de vinification. Mais ils ont un point commun : ils ont du sucre résiduel. Et ils viennent tous les cinq de recevoir les honneurs. Avec eux, 174 vins ont obtenu une médaille. De Sauternes à l’Autriche, des îles grecques à la Moravie…

Réunir 525 vins doux, liquoreux et fortifiés issus de 20 pays pour une dégustation dans un lieu précis et symbolique, c’est forcément l’œuvre du Concours Mondial de Bruxelles. La toute première session de la compétition dédiée à cette catégorie de vin a eu lieu à Marsala les 21, 22 et 23 septembre dernier. Depuis 2006, le concours trentenaire créé par la famille Havaux et sa société Vinopres organise ses sessions dans un pays différent. En 2022, la grande compétition qui réunit 350 dégustateurs du monde entier a été scindée en quatre : rouge et blanc, rosé, effervescent et vins doux.

Cette première version de doux à Marsala, le « port de dieu » fut impressionnante. Un rythme tranquille (une vingtaine de vins soumis par matinée), des conditions idéales pour les 60 juges (jurys de six, température parfaite de la pièce et des vins), et une présentation du vignoble local culturelle et historique de haute qualité. Visite de Florio et ses 3 303 foudres pleins de vin fortifié en élevage, de l’Institut expérimental de Biesina et sa collection de cépages siciliens, de l’île de Mozia enfin, témoin de 6 000 ans d’histoire. Une impression générale que ces vins, quelle que soit leur élaboration et leur provenance, sont de véritables voyages œnologiques.

Les résultats sur :
https://concoursmondial.com/fr/vins-doux-et-fortifies-les-resultats/

Le vin à boire vite, cette illusion tragique

Le débat est lancé. il contient ce qu’il faut de bon sens pour qu’on s’y intéresse. entre techniques nouvelles et convictions d’expérience, qui aura le dernier mot ?


Cet article est paru dans En Magnum #29. Vous pouvez l’acheter sur notre site ici. Ou sur cafeyn.co.


Il y a rarement de l’imprévu ou du nouveau dans le monde du vin et les débats d’aujourd’hui ressemblent diablement à ceux d’hier. Dans les années 1960, Alexis Lichine, qu’on surnommait dans tous les pays du monde le « pape du vin » – on n’avait pas attendu Robert Parker – remarquait dans son Encyclopédie pionnière que les grands vins blancs de Bourgogne madérisaient rapidement et qu’ils étaient meilleurs à boire vers leur cinquième année ou même avant. On ne connaît que trop aujourd’hui les ravages des oxydations précoces de beaucoup de vins blancs. Rappelons que les exceptions d’alors, capables de défier les décennies, provenaient de viticulteurs maniant avec dextérité le sulfitage ou l’acidification, comme Pierre Ramonet-Prudhon ou François Raveneau. On n’accepte plus ces pratiques œnologiques aujourd’hui. De toute façon, le jeunisme de la nouvelle génération – son amour de la nouveauté et de l’immédiateté dans le succès, sa vision du temps souvent devant elle et rarement derrière – donne sa préférence au fait de boire les vins aussi vite que possible. On souhaitait aussi la même chose il y a un demi-siècle, avec d’autres arguments.
Ainsi, Max Léglise, directeur de la station œnologique de Beaune, expliquait dans La Revue du Vin de France que le manque de caves pour faire vieillir les vins dans les nouveaux immeubles justifiait une vinification courte et assouplissante. Avec un chauffage initial du raisin pour accélérer le processus et rendre moins nocive l’altération de nombreuses vendanges. Le fameux docteur Dufaÿs, au château de Nalys, influençait toute une génération de producteurs du Vaucluse ou d’ailleurs avec sa dénonciation des lourdeurs et fragilités inacceptables, selon lui, des vins traditionnels. Il prônait, influencé par ses amis du Beaujolais, le recours à la macération carbonique, permettant de produire des vins fruités buvables dès la mise en bouteille. Presque tout le Languedoc et le Roussillon (rappelons que cette méthode de vinification a été codifiée à Montpellier) s’y mettra à son tour dix ans plus tard sous l’influence, chose amusante, d’un œnologue bordelais, Marc Dubernet. Déjà dans les mêmes années 1960 à Bordeaux, un négociant bien introduit dans tous les milieux de la restauration, Pierre Coste, avait popularisé les « petits bordeaux rouges des Graves », vinifiés souples et fruités pour une consommation immédiate, avec l’entière complicité de ses amis Pierre Dubourdieu (le père si inventif de Denis) et Robert Goffard, dégustateur et marchand hors pair. Ce type de vin a hélas fait flop, parallèlement au destin injuste de Pierre Coste. Mais Bordeaux ne s’en est jamais remis dans nos grandes villes, désormais malades du « bordeaux bashing ». Aujourd’hui, une génération nouvelle de buveurs aime toujours boire du vin parce qu’elle trouve dans les vins dits « naturels » une boisson souple et désoiffante, bien plus que moralement supérieure, même si quelques excités en sont persuadés. Donc on boit à nouveau jeune, vite, un peu moins cher, ce qui n’est pas négligeable, et sans chercher ce qu’une minorité de connaisseurs dans le monde a reconnu dans les bons vins français, c’est-à-dire une expression d’origine ou de millésime. Les mentions bio, le style rebelle et irrévérencieux, souvent drôle et inventif des étiquettes, contre-étiquettes et noms de cuvées passionnent plus que la réputation du millésime ou des hiérarchies nées de l’histoire.
Faisons quand même preuve de prudence devant ce retour cyclique qui favorise le vin jeune, alors que paradoxalement le vin dit « nouveau » a failli à sa mission. On est heureux que la souplesse de ces vins dits nature ne provienne pas d’un artifice œnologique, comme hélas s’était dévoyé le beaujolais nouveau coloré et standardisé des années 1980. On risque pourtant d’y perdre plus qu’on y gagne, comme cela n’est que trop évident dans l’usage de la langue, avec la simplification outrancière du vocabulaire, entraînant celle de la pensée, devenue incapable de nuancer ce qu’elle ressent ou veut communiquer. Le monde binaire – comprenons c’est génial ou c’est nul – n’a rien à nous apporter, à nous apprendre ou pour nous permettre de progresser. Dans le vin, l’opposition simple « cela me plaît tout de suite ou sinon je fais autre chose » peut encore se comprendre sur le plan aromatique, mais conduit progressivement à ne plus percevoir, parce qu’on ne peut plus nommer, faute d’expérience ou de vocabulaire, les nuances aromatiques plus complexes d’un bouquet de vieillissement. Elle devient vraiment tragique si l’on accorde aux sensations tactiles l’importance qu’elles méritent. Quand un ancien disait plaisamment ce vin glisse « comme un petit Jésus en culotte de velours », il rendait simplement hommage à son sens tactile, habitué au toucher des tissus, au grain du bois, au contact direct avec la matière. Avec les mots pour désigner son ressenti et sa capacité à faire des distinctions. Quand on dit, en revanche, « ça glisse » ou « c’est gouleyant » sans précision, cela réduit la perception du vin boisson à celle de l’eau boisson. La matière interne du vin n’intéresse plus. On a vu les ravages du rosé, forcément plus souple et simple, par rapport aux rouges issus des vignobles du Sud. Et ce rosé, rouge moins coloré et moins tannique, se rapproche de plus en plus du blanc dans les évolutions les plus récentes, parce qu’on l’imagine plus aérien ou plus cristallin s’il perd toute marque de couleur. Pour les rouges de garde, qu’on consommera d’ailleurs sans les garder, à deux ou trois ans d’âge sur la table de la plupart des bistros à vins ou restaurants, le vinificateur cherchera à adoucir et à simplifier leurs contours : beaux arômes, belle et facile entrée de bouche, puis creux sans rebond dès le milieu de bouche.
Je suis accablé par le succès actuel de certains producteurs de Bourgogne, à la mode mondiale et au prix de vente inversement proportionnel à la dilution de la matière. Et tout aussi accablé devant le bashing des grands bordeaux récents qui n’ont jamais, avec la sévérité de plus en plus grande des sélections, présenté une matière aussi riche, aussi complexe et prometteuse. On les accuse même de manquer d’émotion ou d’être trop sophistiqués techniquement. On songe à ces jeunes bacheliers incapables de lire, de mémoriser une phrase de plus de deux lignes et qui seraient prêts à interdire aux écrivains de les rédiger. Les mêmes seront un jour prochain incapables de lire un « hashtag ». Heureusement, on se console, si l’on peut, avec une minorité encore existante – pour combien de temps ? – de vins complets, sans doute les meilleurs jamais produits depuis un demi-siècle, meilleurs vins nature compris, au cœur, comme toujours, de notre magazine.

Photo : freepik

Le mondovino de la semaine #175 tourne à fond

Un dîner pour une bonne cause • Regard vers le futur • Quatre soirées d’exception • L’élégance du malbec • Revivre et déguster l’été • Chaque jour du nouveau, en voici cinq

Dans le vignoble


Un dîner pour une bonne cause

Le 26 octobre, cinq femmes remarquables de la Champagne vous invitent à la prestigieuse table du Restaurant Le Parc (deux étoiles Michelin) du Domaine Les Crayères à Reims autour d’un dîner exceptionnel signé par le brillant Philippe Mille. Julie Cavil (Krug), Caroline Latrive (Deutz), Nathalie Laplaige (Joseph Perrier), Charlotte De Sousa (De Sousa) et Charline Drappier (Drappier). Dîner pour la bonne cause, ça change tout et ça tombe bien. Les bénéfices de ce dîner exceptionnel seront entièrement reversés à l’Institut Godinot, centre référent de lutte contre le cancer de la Champagne-Ardenne et du Sud de l’Aisne. Le menu sera servi en cinq séquences. Chacune d’elle sera accompagnée par un vin.
Prix : 400 euros par personne (hors défiscalisation à 66% des bénéfices récoltés).
Réservations : Domaine Les Crayères, 03 26 24 90 00 evenements@lescrayeres.com
(Places limitées, réservation obligatoire)

Regard vers le futur

Après avoir dirigé la maison Louis Jadot durant 31 ans, Pierre-Henry Gagey cède sa place à Thomas Seiter qui rejoindra cette célèbre maison Beaunoise en novembre avant d’en prendre la présidence en janvier 2023. L’implication de la famille Gagey au sein de cette véritable pièce du patrimoine historique bourguignon intervient au décès de Louis-Auguste Jadot. Sans héritier, la maison est confiée en 1962 à André Gagey, qui en demeurera le régisseur jusqu’en 1991, date à laquelle il cédera les rênes à son fils Pierre-Henry, figure emblématique de la Bourgogne et président du BIVB à plusieurs reprises. Son fils Thibault Gagey devient directeur général.

Quatre soirées d’exception

Direction Reims, ses grandes maisons de champagne et leurs cuvées de prestige. Ruinart et son incontournable Dom Ruinart est un must. Pour la sortie du millésime 2010, la maison a vu les choses en grand et propose, les vendredi 21 octobre, 18 novembre, 2 et 16 décembre, quatre dîners d’exception autour de sa nouvelle cuvée millésimée. La soirée débutera par une visite des crayères, suivie par une dégustation privée avant de passer à table pour un dîner en cinq temps imaginé par Valérie Radou et Philippe Mille.
Prix : 400 euros par personne.
Réservations : ruinart.com/fr-e/diners-dom-ruinart
(Places limitées, réservation obligatoire)

Dans le verre


L’élégance du malbec

« L’énergique Philippe Lejeune met son talent d’entrepreneur au service de sa magnifique propriété et de l’appellation. Avec 65 hectares, il dirige le plus grand vignoble de Cahors en biodynamie. Un gros travail a été fait ces dernières années sur le style des vins. Le fruité naturel du malbec est plus immédiat et mieux conservé sans perdre de sa structure. », page 347 du Nouveau Bettane+Desseauve 2023.
Château de Chambert, grand vin, cahors 2017, 34 euros, 94/100

Revivre et déguster l’été

L’été indien n’est pas au rendez-vous cette année, hélas. Pas de panique, place aux cocktails sur-mesure qui sentent bon le soleil. Ce coffret cocktail Louis-Eugène, qui porte fièrement le prénom du fondateur, contient une partie savoir-faire de la maison Pannier : une bouteille de brut sélection, une bouteille de ratafia maison et une bouteille de jus de pamplemousse. Résultat : de la fraîcheur, de l’équilibre et une savoureuse amertume. Soyez courageux, osez les glaçons, il sera parfait.
Coffret cocktail Louis-Eugène, 85 euros
champagnepannier.com/fr/produit-coffret-cocktail-louis-eugene/74

Bons plans, bonnes planques des quartiers chics et du vin cool

À Paris, ne pas boire nature dans le nord-est serait presque devenu un crime de lèse-branchitude, mais le faire dans l’ouest n’est pas toujours chose aisée. Voilà quelques adresses détendues et pointues chez les rich & corporate


RIVE GAUCHE

Et surtout la santé, le bonheur on s’en occupe

Rien que le nom est un programme dans cette très chic partie du septième arrondissement où la vie s’organise autour de la basilique Sainte-Clotilde et de l’Assemblée nationale. On y retrouve Franck-Emmanuel Mondésir qu’on a connu au restaurants Les Climats puis à la cave du même nom. Il est désormais associé à Nicolas Caumer, ancien restaurateur de Calvi. Le lieu est à la fois un caviste et un bar à vin, avec une magnifique et immense cave voûtée qui permet d’accueillir les groupes et les dégustations. Sinon, la vie s’organise autour du comptoir du rez-de-chaussée, où l’on retrouve le plaisir de parler à ses voisins. Pas de cuisine, mais on grignote qualitatif avec d’excellentes rillettes de thon et toutes sortes de charcuteries, pas forcément corses. Une quinzaine de vins sont disponibles au verre. On s’est mis en bouche avec un excellent saint-bris du domaine Goisot, La Ronce 2018, traçant et pas trop aromatique. En rouge, c’est un patrimonio du domaine Giacometti, Sempre Cuntentu, qui mettait tout le monde d’accord. La clientèle est assez amusante, entre habitués et employés des ambassades et ministères alentour. Tarifs hyper raisonnables pour le quartier.
Le Santé Bonheur
32, rue de Bourgogne, 75007 Paris
Tél. : 01 56 28 05 88


Tintin et le néon rouge

Augustin Marchand a été journaliste dans la presse spécialisée. Il a compris que pour avoir les moyens de boire du vin, il vaut mieux en vendre qu’en parler. Il a ouvert un établissement à son prénom dans une rue qui loue la grandeur de ceux qui le portent. Un repaire de noctambules, ouvert uniquement le soir, mais quasiment toute la semaine, les pros de la restauration aimant s’y retrouver le dimanche (fermeture le lundi). Pas de cuisine, mais comme souvent un choix assez pointu de charcuteries et autres fromages. Côté vin, notre Marchand est en pointe, avec une sélection large de régions et des domaines assez confidentiels. Si les touristes égarés de la rue de Buci trouveront quelques gros noms à se mettre sous la gold, on fait ici plutôt dans les domaines qui aiment la nature, voire le nature. Quelques belles références jurassiennes et de Champagne, notamment. Les prix sont éclectiques en fonction du « sourcing », en direct ou pas en direct. À emporter, c’est parfois (trop) cher, mais le prix sur table étant de plus dix euros, cela rend la consommation sur place souvent quasi indolore. Nous, on a plongé pour un vin de Savoie du nouveau venu Corentin Houillon, qui a fait ses armes en Suisse : Vieux Foug 2020 est un gamay plein de fraîcheur qui se siffle comme une bouteille d’eau. Les assiettes façon tapas sont de qualité, mais l’addition monte vite si on veut être rassasié. Réservation impérative car le quartier se dispute les quinze places de ce lieu intimiste.
Augustin, Marchand d’vins
26, rue des Grands Augustins, 75006 Paris
Tél. : 09 81 21 76 21

 

RIVE DROITE

Le Mermoz déploie ses ailes

On pouvait craindre le pire quand Manon Fleury a quitté fin 2019 cette adresse dont elle avait fait le succès en à peine deux ans. Mais tout est pardonné puisque le flambeau a été repris avec brio par Thomas Graham en cuisine et Robin Gurgui en salle. Le chef, 28 ans, est le senior de cette adresse Carte Jeune. Anglais, élevé en Californie, formé à l’école Ferrandi, il est revenu du Sud-Ouest où il a passé quelques temps chez Aponem. Il joue toujours la carte bistrotière, mais sévèrement twistée par ce goût inégalable des Anglais pour le métissage. C’est très réussi quand il glisse ici où là un agrume exotique ou une épice à malice. Moins quand il plombe un flanc avec une sauce fermentée (un garum) au parmesan. Mais cela ne nous a pas fait oublier le bar confit et le Wellington de lieu jaune qui ont précédé. Rayon vin, il y a de quoi faire avec un livre de cave de trente pages qui contient tout ce qu’il faut de vignerons dans le vent. On boit plutôt nature, mais pas seulement, et les amateurs de Loire, Jura, Bourgogne, Savoie seront aux anges. Ceux de bordeaux moins : trois références seulement. On trouve une trentaine de magnums pour les bandes, qu’elles soient d’avocats d’affaires, comme le propriétaire, ou de copains. Ce jour-là un verre de la cuvée Rouzan Blanc de Mathieu Apffel (Savoie) nous a ravi. C’est le repaire idéal pour qui est perdu du côté du rond-point des Champs-Elysées. Seul bémol : si t’as pas réservé, c’est mal barré.
Le Mermoz
16, rue Jean Mermoz, 75008 Paris
Tél. : 01 45 63 65 26


C’est en bas que ça se passe

Ce fut longtemps le restaurant Le Verre Bouteille, adresse de noctambules qui n’a pas résisté aux plaintes des habitants de l’immeuble. C’est désormais En Bas, un néo-bistrot où l’on va chercher sa bouteille à la cave. Charles Genevière a ouvert ça après avoir roulé ses guêtres chez Tomette dans le douzième (qui lui appartient toujours). Cap à l’ouest toute, presque à la frontière avec Neuilly, actuellement défigurée par les travaux ubuesques du tramway. La cuisine est tenue par le jeune Dominique Plas. Il déroule des recettes de bistrot mâtinées d’une touche de Méditerranée dans un cadre bobo mais pas trop, histoire de ne pas effrayer le voisinage. En dehors du plaisir d’aller picorer soi-même sa bouteille à la cave, la sélection est assez pointue, surtout pour le quartier, conservateur. Beaucoup de vins nature comme ceux de Rémi Dufaitre ou du domaine Le Clos du Tue-Boeuf. Mais pas que. On y trouve aussi les vins de Confuron-Cotetidot ou du château Margaux. Sélection courte au verre ou à la tireuse. Avec ce jour-là un excellent pinot noir du collectif alsacien Pépin. Un vin avec beaucoup d’acidité, légèrement perlant, mais aussi un joli toucher de bouche soyeux et ce feu d’artifice de fruits rouges des vins naturels bien vinifiés. Menu déjeuner à 21 euros et plats à la carte entre 17 et 60 euros (côte de bœuf à partager).
En Bas
85, avenue des Ternes, 75017 Paris
Tél. : 01 75 57 41 63


Ribote-a-Lula, she’s my Neuilly

Le pont de Neuilly, c’est la dernière angoisse avant La Défense. C’est aussi luxe, calme et volupté. Côté bois de Boulogne, les familles se retrouvent chez Livio. Côté ville, le neuilléen malin vient faire comme s’il était dans le onzième, mais à domicile. Le restaurant Ribote ne paie pas de mine, entre verrière et mobilier danois, mais on sent les deux associés, Benjamin Movermann et Charles Acker, très à leur aise pour installer cette ambiance de jeunes gens bien nés et décontractés. La cuisine de Micael Tavanon est fraîche et de marché, avec une carte courte imprimée sur son papier, exactement comme au Mermoz. Ce jour-là, Saint-Jacques au beurre blanc et picanha de bœuf avec une purée de céleris ont parfaitement rempli leur mission. Côté vins, on boit nature, évidemment, ce qui au fin fond de Neuilly est presque une folie. Notons les tarifs très sages avec beaucoup de vins à moins de quarante euros. Une cinquantaine de références dont la région est toujours indiquée, histoire qu’on ne s’y perde pas trop. L’aventure du jour était un vin des Abruzzes de Vini Rabasco, un 100 % montepulciano absolument parfait : léger en alcool, avec un peu de profondeur tannique, mais beaucoup de fraîcheur aromatique et d’acidité. Une merveille, même si nos hôtes regrettaient que le goulot, juste fermé d’un bouchon, sans capsule, protège assez mal ce vin fragile des aléas de l’air. L’endroit n’est malheureusement ouvert qu’en semaine.
Ribote
17, rue Paul Chatrousse,
92200 Neuilly-sur-Seine
Tél. : 01 47 47 73 17


Vivin vivant

Pas loin de Ribote, on a trouvé notre bonheur. Un bonheur quasi inespéré, car si certains cavistes ont une sélection intéressante, l’accueil n’est pas toujours à la hauteur. Pas là. Cette boutique charmante et chaleureuse a été ouverte par Eric Pasquet il y a vingt-deux ans et il est secondé par Thibault Lamouche depuis dix ans. Originaire de Besançon, il en a gardé un accent « à la jurassienne » et un certain flegme. Si Vivin est avant tout un caviste, on y trouve aussi de la charcuterie, du fromage, de l’huile et la table d’hôte peut accueillir les copains. On peut aussi déguster dans la cave et il y a une terrasse l’été. La sélection, à la fois pointue et authentique, est travaillée en direct avec les vignerons, ce qui exclut les châteaux bordelais distribués par « la place ». Pas de champagnes de marque non plus, mais toute la gamme Jacquesson et des domaines pointus comme Vouette & Sorbée ou Mouzon-Leroux. Dans toutes les régions, on retrouve ce goût de l’authentique ou de la nouveauté, avec cette bouteille noire sérigraphiée de Justine Vigne dans le Rhône. On trouve aussi quelques valeurs sûres comme les incontournables bourguignons Vincent Dureuil (Rully) et Olivier Lamy (Saint-Aubin) ou le trop rare margaux Clos du Jaugueyron. Cerise sur le gâteau, les prix sont très sages, souvent inférieurs à ceux des confrères de l’intra-muros ouest. Une bonne raison de prendre le bus ou le métro jusqu’à Neuilly, ville fleurie et très bien tenue.
Vivin
114, avenue Achille Peretti,
92200 Neuilly-sur-Seine
Tél. : 01 46 24 19 19

Équipe du monde : le grand vin d’ailleurs

Ils viennent des quatre coins du globe, vieux vignoble ou nouveau monde, hémisphère nord et sud. Réunir ces talents, c’est faire valoir l’universalité de la joie du grand vin. ces quelques vins nous émeuvent. Nous en avons fait un XV mondial


Retrouvez notre sélection de l’année dans Le Nouveau Bettane+Desseauve 2023 disponible dans toutes les bonnes libraires


Opus One 2018, Napa Valley, USA
98/100
Un vin de grande race, magnifique et puissant.
318 euros
Distribué par CVGB

Promontory 2016, Napa Valley, USA
98/100
Un grand vin à la puissance maitrisée.
960 euros
Distribué par CVGB

Disznókő, Tokaji Aszú 6 Puttonyos 2016, Tokaj, Hongrie
98/100
Très puissant et riche, grand potentiel.
70 euros
Distribué par Compagnie Médocaine des Grands Crus

Yjar 2017, Rioja Alavesa, Espagne
97/100
Magistral, un vin d’une grande richesse.
120 euros
Distribué par Joanne

Petrolo Galatrona 2019, Val d’Arno di Sopra DOC, Italie
96/100
Tout en finesse et d’une grande élégance.
105 euros
Distribué par Joanne

Ornellaia 2019, Bolgheri DOC Superiore, Italie
96/100
Ce vin très élégant est envoutant.
220 euros
Distribué par Joanne

Glenelly Lady May 2015, Stellenbosch, Afrique du Sud
96/100
Grand style impérieux et de garde.
51 euros
Disponible chez TWIL

Almaviva 2019, Puente Alto, Chili
95/100
Quelle complexité pour ce vin opulent et élégant
150 euros
Distribué par CVGB

Santa Rita Casa Real Reserva Especial 2018, Maipo Alto, Chili
95/100
Délicieux, texturé et tellement long.
81 euros
Distribué par Joanne

Cloudy Bay Te Wahi Pinot Noir 2018, Central Otago, Nouvelle Zélande
95/100
Beaucoup de finesse, un équilibre presque parfait.
72 euros
La Grande Epicerie de Paris

Ao Yun 2017, Chine
95/100
Du charme et une typicité unique en son genre.
290 euros
La Grande Epicerie de Paris

Terra Remota, GG 2019, DO Empordà, Espagne
94/100
Finesse de texture remarquable, grenache de grand style.
45 euros
bodega.terraremota.com

Tyrrell’s Wines Hunter Valley Semillon 2019, Hunter Valley, Australie
94/100
Étonnamment aromatique, un sec d’une grande profondeur.
19,90 euros
Idealwine

Markus Molitor, Riesling WC Wehlener Klosterberg Kabinett 2018, Moselle, Allemagne
94/100
Fin, floral et cristallin, un équilibre très original.
20 euros
millesima.fr

Adrianna Vineyard – Mundus Bacillus Terrae 2018, Mendoza, Argentine
94/100
Fin et précis, texture fondante, c’est la grande élégance.
240 euros
Distribué par CVGB

Deux grands noms du vin s’unissent

Après plusieurs mois de rumeurs, la famille Pinault, propriétaire d’Artémis Domaines, et la famille Henriot, propriétaire des Maisons & Domaines Henriot ont annoncé aujourd’hui, dans un communiqué de presse, mettre en commun leurs domaines viticoles. Cette nouvelle entité conserve le nom d’Artémis Domaines. Elle est majoritairement détenue par la famille Pinault.

Artémis Domaines regroupe quelques domaines prestigieux. Château Latour à Pauillac, premier grand cru classé en 1855; le Clos de Tart à Morey-Saint-Denis, le domaine d’Eugénie à Vosne-Romanée, le vignoble de Château-Grillet dans la vallée du Rhône, Eisele Vineyard dans la Napa Valley en Californie. Le groupe avait annoncé, plus récemment, prendre une participation minoritaire dans Champagne Jacquesson. « Le rapprochement des propriétés de Maisons & Domaines Henriot et d’Artémis Domaines est une formidable opportunité pour rassembler sous une même bannière des trésors de notre patrimoine viticole. C’est la garantie qu’un groupe français assurera dans la durée la préservation de tels joyaux et poursuivra la quête de l’excellence qui a marqué leur prestigieuse histoire », explique François Pinault.

Maisons & Domaines Henriot, groupe familial propriétaire de Bouchard Père & Fils à Beaune, de William Fèvre à Chablis, de la maison Henriot en Champagne et de Beaux-Frères en Oregon. « Pour les propriétés de notre groupe familial, cette alliance est pleine de promesses. Avec Artémis Domaines, nous partageons un attachement profond pour le patrimoine viticole exceptionnel de la France et l’ambition de mettre pleinement en valeur l’ensemble incomparable que nous constituons par la réunion de nos domaines. Cette opération a vocation à s’inscrire sur plusieurs générations, à l’image du temps long qui fait les grands vins » précise Gilles de Larouzière Henriot, président directeur général de Maisons & Domaines Henriot.

Nous avions consacré deux séries vidéos autour des grands vins de Bourgogne de la maison Bouchard et de ceux du domaine William Fèvre. Ces dix épisodes sont à retrouver ci-dessous.

Bouchard Père & Fils, au cœur de Beaune

 

Domaine William Fèvre, au plus près des terroirs de chablis

Équipe de France 2023, les fiertés d’un pays

Ces vins sont le bonheur de l’amateur, la joie de l’initié, le rêve du collectionneur et le palmarès du Nouveau Bettane+Desseauve 2023 (En librairie ou disponible ici). Pour nous, ils sont une fierté. Pour rayonner dans le monde, le vin français a besoin d’une équipe. Quinze vins de lieu, quinze vins d’auteurs, un même souci de la performance, une même émotion

 

Domaine Valentin Zusslin, Clos Liebenberg (Monopole) 2017, alsace
98/100
Ce vin complet a tout pour lui : équilibre, tension, pureté, vibration. Parfait et pour longtemps.
35 euros

Château Mouton-Rothschild 2019, pauillac
100/100
Eblouissement absolu, perfection formelle, sans égal en intensité et en promesses dans le millésime.
492 euros

Château Pavie 2019, saint-émilion grand cru
99/100
Volume parfait, raffinement de texture, puissance corsetée, il a tout pour lui et durera très, très longtemps.
400 euros

Domaine Christophe Perrot-Minot, chambertin grand cru 2020
100/100
Intensité superlative, puissance brute et contenue, il dominera tous ses pairs comme toujours.
NC

Bouchard Père et Fils, La Cabotte 2020, chevalier-montrachet grand cru
97/100
Le vin est génial dans sa pureté de caractère et sa force.
NC

Champagne Philipponnat, Clos des Goisses 2012
98/100
Délicieux et caressant en bouche, très long, très complexe, équilibre souverain. Une perfection.
NC

Champagne Krug, Clos du Mesnil 2008
100/100
Pureté de cristal absolue, éclat aromatique magnifique, extraordinaire précision et force de conviction éblouissante.
NC

Domaine Orenga di Gaffory, Impassito 2013, muscat-du-cap-Corse
96/100
Cette merveille rivalise en grandeur aromatique et en longueur avec les grands liquoreux de la planète.
18 euros

Mas Jullien, Lous Rougeos 2020, terrasses-du-larzac
98/100
Trame calcaire, très belle vinosité, intensité et fraîcheur en bouche, tannins d’une finesse folle. Quelle maîtrise.
38 euros

Gérard Bertrand, Clos du Temple 2021, languedoc-cabrières
96/100
Grand vin onctueux et velouté, grande énergie en bouche, finale sur la fraîcheur, très grande persistance aromatique. Sommet de la couleur.
190 euros

Domaine Jean-Louis Chave, l’ermitage blanc, hermitage 2019
100/100
Signature d’un grand terroir et patiente construction du vin, il entrera dans la légende des blancs de l’Hermitage.
NC

Clos du Mont-Olivet, Cuvée du Papet
99/100
Grandiose délicatesse, volume profond et délicat, intensité finement épicée, fruit ultra précis. Parfait.
55 euros

Château Montus, La Tyre 2019, madiran
98/100
Matière incroyablement noble et puissante, large volume, race absolu du grand vin, perfection du vin de Madiran, à l’épreuve d’un demi-siècle.
112 euros

Domaine Philippe Alliet, Coteau de Noiré 2019, chinon
98/100
Toucher de tannin satiné, soyeux et velouté, texture ample, fraîcheur immense et grande finale très délicate.
27 euros

Domaine du Clos Naudin, Réserve 2018, vouvray
97/100
Tension minérale très pure, bouche souveraine et finale montante radieuse et énergique. Véritable quintessence du domaine.
49 euros

Le mondovino de la semaine #174 tourne à fond

La force tranquille de la coopération • Les rencontres du Clos-Vougeot • Peyrabon et La Fleur Peyrabon changent de main • L’Alsace à pleine vitesse • Le nouvel habit de Cointreau • L’île aux trésors • Chaque jour du nouveau, en voici six

Dans le vignoble


La force tranquille de la coopération

Les coopératives vinicoles sont de plus en plus un modèle de réussite. 33 d’entre elles sont membres de l’Union nationale de services des coopératives vinicoles (l’UNSCV). Salon professionnel, The wine rendez-vous organisé les 26 et 27 septembre à Paris par l’UNSCV est un parfait exemple de cette union qui porte haut et fort le vin français. « Ce salon est une réponse au confinement. Il fallait renouer avec les acheteurs nationaux et internationaux. Dorénavant, ce salon annuel a pour but de proposer à ces acheteurs l’accès à la production d’une vingtaine de coopératives en un seul lieu. Faire ce salon à Paris est devenu une évidence », précise Philippe Tolleret, président de l’UNSCV et directeur général de Marrenon.

112 appellations, 10 régions, 80 000 hectares de vignes représentés grâce à 19 maisons de vignerons et 350 vins.

Les rencontres du Clos-Vougeot

Ce rendez-vous annuel, organisé par la chaire UNESCO Culture et Tradition du Vin, se déroule du 29 septembre au 1er octobre au Clos de Vougeot. Le colloque est un lieu de dialogue et de partage des dernières découvertes scientifiques et historiques de la viticulture mondiale.

Au programme :
29 septembre : développement des cépages et de l’ampélographie
30 septembre : voyage, métissage et renaissance des cépages
1er octobre : adaptation des cépages au contexte environnemental actuel et futur

Ne ratez pas, le vendredi 30 septembre à 9h30, l’intervention de Michel Bettane sur le sujet du goût des cépages en dégustation et de la qualité des vins.

Plus d’informations sur closdevougeot.fr

Peyrabon et La Fleur Peyrabon changent de main

La famille Castéja, déjà propriétaire de plusieurs domaines à Bordeaux dont les cru classés Batailley et Lynch-Moussas, vient d’acquérir les château Peyrabon et La Fleur Peyrabon. Millésima, filiale du groupe Bernard, a cédé ces deux châteaux après la réalisation d’importants travaux de modernisation pour se consacrer désormais à l’e-commerce, son cœur d’activité.

L’Alsace à pleine vitesse

Sur le terrain ou en digital, les rendez-vous avec les vins alsaciens sont nombreux. Les amateurs de bons produits et de découvertes ont rendez-vous à Strasbourg avec le Street bouche festival les 17 et 18 septembre. Six producteurs ambassadeurs vous feront déguster toute une palette de vins. Le 21 novembre au Ground Control à Paris, professionnels et grand public sont invités à venir rencontrer les nombreux producteurs alsaciens présents et goûter leurs vins à l’« Alsace Rock ».

Plus d’informations sur www.vinsalsace.com

www.streetbouche.com

Dans le verre


Le nouvel habit de Cointreau

Après plus de 150 ans d’existence, la bouteille emblématique de la liqueur d’orange de Cointreau change. Pas de refonte totale, mais un nouveau look qui concerne principalement l’étiquette avec quelques changements sur la bouteille : lignes, prise en main, composition du verre. L’orange occupe désormais une place de choix sur l’étiquette. Ce changement vient couronner l’engagement environnemental de la maison. Deux tiers de verre recyclé en provenance de France composent désormais la bouteille.

L’île aux trésors

La bonne idée d’Édouard Carmignac, grand collectionneur d’art et propriétaire du domaine de la Courtade depuis 2014, est d’avoir donné les clefs du domaine à l’œnologue Florent Audibert en 2016. Après avoir fait ses armes chez Pibarnon, il a la charge de l’élaboration des vins. La Courtade est l’un des trois domaines de la magnifique île de Porquerolles. L’endroit est magique et le terroir est propice aux blancs. Le 2021 est une réussite. Il est désormais talonné par le rouge.

Domaine de la Courtade, côtes-de-provence blanc 2021, 28 euros sur lacourtade.com

Les mots qui fatiguent

En s’intéressant deux secondes au langage des haut-parleurs du vin (directeurs du marketing, attachés de presse de toutes natures, brand ambassadors, journalistes), on se rend compte que le vignoble est un débutant de la communication. C’est la règle, quand on commence, on reproduit ce qui s’est fait. Mettons qu’il n’y a nul besoin de repartir d’aussi loin en empruntant un langage des plus datés. Le meilleur exemple est l’infernal « cuvée de prestige ». Prestige ? Mais de quoi, de qui ? Ce mot usé jusqu’à la trame en devient transparent, c’est-à-dire invisible, inutile, bientôt laid. Ce n’est pas le seul.

ADN, dans la phrase : « L’ADN de la maison, c’est le pinot noir (ou le chardonnay, etc.) ». Mais non, mon garçon, l’ADN de ta maison, c’est la marge nette, rien à voir. Un mot pour un autre, la mise en perspective d’univers qui ne se croisent pas, c’est une hérésie. Sauf chez les ampélographes.

PASSION, dans la phrase : « Le succès de la maison, c’est

 

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Saint-Émilion, le tunnel et la lumière

Vignoble historique, fier de ses traditions jusqu’à sembler longtemps englué dans une routine médiocre, Saint-émilion s’est réinventé pour devenir le plus glamour des grands vins mondiaux. en magnum raconte la saga à rebondissements d’un cru singulier


Cet article est paru dans En Magnum #27. Vous pouvez l’acheter sur notre site ici. Ou sur cafeyn.co.


« Lors de la cérémonie du ban des vendanges, les jurats se réunissent et vont à la messe. Ensuite, ils défilent dans la ville, on procède à des intronisations. Dans l’après-midi, les jurats quittent le déjeuner, remettent leurs robes rouges et grimpent à la Tour du Roi. Il faut le faire, c’est raide. Depuis le haut de la tour, ils proclament le ban des vendanges. Lorsque les jurats sont là-haut, l’un d’entre eux, au pied de la tour, déclame au hasard le nom d’anciens jurats, disparus pour certains depuis très longtemps. Il y a beaucoup d’émotion. Pendant cet instant, il n’y a plus de familles, plus de vignerons, seulement des personnes qui font du vin ici. Chacun porte le même costume, toutes les différences sont abolies. La personne au micro énonce un nom, puis une date. C’est concret, c’est le souvenir de vraies personnes qui nous rattachent tous au même village, à la même histoire. Combien de familles n’étaient pas présentes dans ce village il y a cinq siècles ? Ça n’a plus d’importance. Même si vous êtes là depuis dix ans, vous portez le même costume, vous l’avez accepté. À ce moment-là, entre nous, là-haut, on se serre les coudes, on se tient proche les uns des autres. Le moment est fort. Après, on proclame le vin de Saint-Émilion. »

Les rues pentues de Saint-Émilion enchantent les touristes. À gauche, le Logis de la Cadène, auberge historique reprise par la famille de Boüard.

En racontant avec émotion et sensibilité ce moment fort de la vie des vignerons de Saint-Émilion, Blandine de Brier Manoncourt, propriétaire avec sa mère et ses sœurs du château Figeac, trace le portrait d’un terroir ancré dans l’histoire et la tradition, aussi en perpétuelle évolution. Comme poussées par le souffle épique d’un Homère, magnifiées par la verve poétique d’un Ovide, l’odyssée et les métamorphoses de Saint-Émilion se sont enchevêtrées depuis une trentaine d’années pour faire de cette appellation un cas à la fois unique et exemplaire, spectaculaire, de la civilisation contemporaine du vin. Tout est là. L’aventure, le sublime, le mythe assurément, les modes, les caricatures aussi. Le vignoble et son village indissociable remplissent tous les critères du genre. Dédiée à la culture de la vigne dès l’Antiquité, classée au patrimoine mondial de l’Unesco au début de ce millénaire, entrée depuis maintenant plus d’une génération dans la course folle à la performance, l’appellation a vu son destin basculer dans la légende depuis le début du XXe siècle.
Rien ne destinait ce village paysan à devenir la traduction viticole du mot désir. Absent du classement des vins de la Gironde de 1855, celui de Saint-Émilion est passé de l’oubli à la gloire en moins d’un demi-siècle. Cela se résume par un chiffre, douze millions. Le prix, en euros, de l’hectare du vignoble du château Beauséjour Duffau-Lagarosse, acquis par le groupe français de cosmétiques Clarins en avril 2021. Montant de la vente : 75 millions pour quelques six hectares de vignes, certes d’excellente situation. Si l’affaire a fait les gros titres, la transaction ne fait qu’attester haut et fort du sex-appeal de la cité médiévale, où « combien ? » ne fait plus partie des questions essentielles. Avec ses échanges fonciers records, la course à la valorisation de ses vins cultes, les ambitions des anciennes familles, des investisseurs institutionnels, des nouveaux venus ou de ses self-made men géniaux, le village peut parfois prendre des airs d’univers impitoyable. Et, à Saint-Émilion comme ailleurs, l’épopée peut laisser place à la comédie, voire au fabliau, avec ses personnages fantasques, ses intrigues et sa morale parfois douteuse. À un détail près, essentiel dans la compréhension de ce vignoble. Le village réunit quantité de compétiteurs qui partagent la même quête :atteindre le sommet de la qualité et s’y maintenir.
Dans l’un des premiers numéros de En Magnum, dans la bien nommée rubrique « psychanalyse de terroir », Michel Bettane revenait, dans un article intitulé La passion selon Saint-Émilion, sur le sort de ce microcosme si particulier en détaillant les subtilités de son terroir et les liens des destins qui s’y croisent. Depuis, la concurrence entre les crus s’est intensifiée, exacerbée par la révision du classement prévue en 2022, contribuant à un niveau de qualité encore jamais atteint. Bref, la situation invitait à faire le point sur cette épopée et sur la vie des femmes et des hommes qui entretiennent son mythe. En voici le récit. Il commence par un gel terrible et une crise qui s’installe.

Le grand bouleversement
À Bordeaux, le début des années 1990 contraste violemment avec les trois dernières années que le vignoble a connues. Les trois glorieuses (1988, 1989 et 1990) ont permis aux propriétés et aux négociants d’enfin s’enrichir. La météo met fin à la période d’excitation naissante que tout le monde espérait durable. Avril 1991, le gel. Catastrophique et sinistre. Un article du Monde, daté de l’époque, constate les dégâts : « Un coup de gel printanier, le plus meurtrier depuis 1945. Dans la nuit du 20 au 21 avril, une masse d’air froid nordique à -8° degrés s’abattit sur des vignes dont la végétation avait pris un départ rapide, avec un débourrement précoce, grâce à un début de printemps plus chaud que la normale. Le lendemain, un soleil radieux décongela les bourgeons gelés, les faisant éclater. Ce fut un désastre avec des chutes de rendement de 70 % à 80 %, surtout à Saint-Émilion, où la précocité du cépage merlot infligeait une lourde pénalisation ». Premier coup dur.
Dans le même temps, depuis le printemps 1990, au Moyen-Orient, les États-Unis (et une coalition de plus de trente pays) font la guerre à l’Irak de Saddam Hussein qui vient d’envahir le Koweït. Le pétrole s’enflamme, le cours de l’or noir flambe et dégringole, l’économie mondiale s’effondre. Outre-Atlantique, la bonne santé commerciale affichée par les vins de Bordeaux dégénère. Le marché vacille. Les dernières années excellentes ont poussé les propriétés à investir pour se moderniser. C’est le cas à Saint-Émilion. Thierry Desseauve, alors rédacteur en chef de La Revue du vin de France se souvient : « Il faut bien se rendre compte à quel point ces années sont dramatiques. Le négoce n’avait pas de plan de secours. Grâce à ces trois millésimes glorieux, les vins commencent à bien se vendre. Les prix sont à la hausse, le marché américain est demandeur. Avec 1991, il n’y a plus rien de disponible, et puis tout s’arrête ». La suite n’est pas réjouissante, 1992 arrive avec sa météo pluvieuse. Les vendanges pourries plombent Bordeaux. Médiocres, les millésimes 1993 et 1994 ne sont pas à la hauteur d’un marché exigeant, désormais habitué à un certain standing. Abattues, certaines familles baissent les bras.

La course à la modernité. De haut en bas, Cheval Blanc, Château Pavie, Château Figeac.

Mais, dans la géhenne de ces « petits » millésimes, quelques vins de Saint-Émilion tranchent et attirent l’attention de la critique. Dans cette période difficile, la plupart des propriétés commencent à montrer de sérieuses limites en matière de viticulture. « C’est le moment où l’on se rend compte que certains ont commencé à se mettre au travail et à redonner une définition aux vins », insiste Desseauve. Des vins faits avec des raisins mûrs et sains, vus d’un mauvais œil par les familles historiques, secouées par l’avènement de ces vignerons talentueux, bien plus concernés par les travaux de la vigne. Au sein des familles, les tensions s’accentuent, on s’affronte sur le terrain des idées et du goût juste. L’interview d’Hubert de Boüard, à lire un peu plus loin dans ce dossier, donne une idée assez juste de cette période faite de doutes et de schismes. Interrogé sur le sujet, Michel Bettane résume : « Tout ce riche matériau humain se divise en clans rivaux, parfois jaloux, confortés dans leurs certitudes par une presse souvent partisane et mal informée, qui se plaît à opposer les « classiques » continuateurs d’un type de vin conforme à une tradition, le plus souvent inventée ou fantasmée, et les « internationalistes », corrupteurs du style classique par désir de plaire à certains prescripteurs, américains de préférence, dont le mauvais goût s’accorderait à de nouveaux consommateurs sans culture ». Lors du millésime 1995, la critique française et internationale sonnera le glas de ces « vins en dentelle, maigres et décharnés que certains faisaient passer pour des vins fins et élégants », s’amuse Thierry Desseauve. Le profil du vin est profondément remis en question. Ce qui se traduira, des années plus tard, par cette multiplication des styles, aujourd’hui plus respectueuse de la diversité des terroirs de Saint-Émilion.
Depuis le milieu des années 1980, le Médoc s’est ouvert en se lançant dans des projets spectaculaires. À Saint-Émilion, les observateurs ont parfois l’impression que rien n’a bougé depuis le XIXe siècle. Dans ce pays où la bourgeoisie de campagne vit en autarcie, le vin n’est pas vraiment une préoccupation. Peu de gens se posent des questions, à l’exception d’un petit groupe de vignerons talentueux qui bouscule les pratiques, au tournant de la décennie suivante. Sa vision ? Une conception commune de la qualité et l’envie d’élaborer un grand vin, respectueux des terroirs dont on commence à prendre la pleine mesure. Sa source d’inspiration ? Thierry Manoncourt.

Le grand homme partage tout
Disparu en 2010, laissant Saint-Émilion orpheline de son aura et son talent, le propriétaire du château Figeac a changé la face du vin de Bordeaux. Entre autres faits d’armes, Manoncourt est celui qui a fait basculer la viticulture de Saint-Émilion dans la modernité. L’appellation doit beaucoup à ce jeune homme de bonne famille, « envoûté » par Figeac au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Sa fille Blandine de Brier Manoncourt raconte son parcours. « Il revient de captivité en 1943. Ses parents lui annoncent que sa grand-mère, propriétaire de Figeac, est décédée et lui demandent d’aller voir s’il y a quelque chose à en faire. À l’époque, même les crus les plus renommés sont des gouffres financiers. Lui ne sait rien sur le vin et ne connaît pas bien l’endroit. Il sent pourtant qu’il y a beaucoup de potentiel dans ce lieu. Mais sa priorité reste de faire des études d’agronomie. C’était sa vocation. Il voulait travailler pour un ministère, par exemple. Personne ne faisait ce genre d’études pour devenir agriculteur. Il est diplômé en 1947. Ses parents ont besoin d’aide à la propriété. Le vieux régisseur qui s’en occupe est décédé. Il faut monter une équipe, relancer Figeac. À ce moment-là, il accepte de les aider, seulement pour une année. Il n’est jamais reparti. Il s’est passé quelque chose, une sorte de révélation. » Toutes les personnes que nous avons rencontrées pour réaliser ce dossier ont eu une pensée admirative à l’évocation de Thierry Manoncourt. Un mot est souvent revenu pour décrire sa personnalité : « intuition ». Pour beaucoup, il a été le premier propriétaire à pressentir que son cru pouvait faire l’un des plus grands vins du monde. Une ambition rare pour l’époque.
Dès son arrivée, sa science agronomique le pousse à restructurer le vignoble. Il innove, utilise à grande échelle des produits phytosanitaires pour ne pas produire des raisins pourris et, en matière de savoir vigneron, prend de l’avance sur tout le monde. Le gel de 1956 le coupe dans son élan et l’oblige, lui et son épouse Marie-France, à replanter près de la moitié du vignoble dans les années qui suivent. Elle se souvient : « C’est l’année de mon mariage. Nous avons commencé notre vie commune à Figeac par cette épreuve redoutable, nous n’avions plus d’argent ». Devant l’adversité, le couple rebondit, met en place une autre forme de culture, réfléchit, fait de l’élevage pour reposer la terre, construit une ferme, s’interroge, avance. Le tout sous l’œil critique des habitants du village qui se demandent ce que ce Parisien, « toujours en cravate et en veste sur son tracteur », est en train d’inventer. « Ce qu’il voulait par-dessus tout, c’était faire rayonner la science. Le monde politique ne l’intéressait pas », explique sa fille. « Il avait cette idée que s’il avait reçu quelques dons, quelques qualités, il devait les mettre au service des autres. C’était sa vision de la vie. » Fort de cette volonté, Figeac s’engage alors au cœur du collectif de Saint-Émilion, place que le cru n’a plus quittée, même ces dernières années où l’exceptionnelle qualité des millésimes produits et la perspective du classement de 2022 auraient pu l’inviter à prendre ses distances avec la vie parfois agitée de l’appellation. Au-delà de ses connaissances agronomiques et de son charisme, Thierry Manoncourt a ouvert des portes dans lesquelles la gestion actuelle de la propriété n’a pas manqué de s’engouffrer, avec le succès qu’on lui connaît.

Femmes de tête
À la fin des années 1980, certaines personnalités du village sont en profond désaccord avec ces vieilles familles qui ne se posent jamais de questions. Une femme incarne cette révolution. Alors régisseur du château Pavie-Macquin, l’expérimentée Maryse Barre, acharnée de travail et catholique dévote, semble avoir trouvé dans la biodynamie les réponses aux nombreuses questions qu’elle se pose sur le sujet des pratiques culturales. Associant pragmatisme et idéalisme, elle met en regard l’idée du grand vin en lien avec son lieu de naissance. Selon Thierry Desseauve, « elle a fait prendre conscience à beaucoup de gens dans l’appellation de l’importance des terroirs ». Elle réussit l’exploit de relever la propriété, alors quasiment en ruines, remet en état un vignoble en mauvais état, sans beaucoup de moyens, avec l’aide de Stéphane Derenoncourt, jeune recrue dont elle perçoit le potentiel. Disparue au début de l’année 2022, injustement sous-estimée, Maryse Barre a sans doute laissé une trace indélébile dans l’histoire de Saint-Émilion, inspirant bon nombre des meilleurs vignerons dès le début des années 1990. Ce sont eux qui vont faire basculer l’appellation dans une autre dimension.
Une autre femme bouscule les habitudes avec une étonnante force de conviction. Sous des allures évanescentes d’héroïne proustienne, Christine Valette s’est mis en tête de faire le meilleur vin possible sur son terroir de Troplong-Mondot. Aidée par Michel Rolland qui commence tout juste à se faire un nom dans le village, elle élabore ce qui sera rapidement perçu par le public américain comme le modèle absolu du saint-émilion de l’époque. Puissant, extrait, issu de raisins mûrs, élevé dans du bois de première qualité, Troplong n’en garde pas moins un fort lien d’appartenance à son terroir. Pour beaucoup dans la réputation du cru, le vin inventé par Christine Valette écrase littéralement les vins « maigrelets » qu’on trouvait ailleurs et pousse dans leurs retranchements bon nombre de propriétaires immobilistes qui ne nourrissaient aucune autre ambition que de réussir à vendre leurs vins, peu importe la qualité.

Trente ans d’histoire
1. De gauche à droite, Pierre-Olivier Clouet, Pierre Lurton et Nicolas Corporandy dans le chai de Cheval Blanc.
2. Christine Valette dans les vignes de Troplong-Mondot en 1992
3. Hubert de Boüard et Michel Bettane
4. Thierry et Marie-France Manoncourt
5. Michel Bettane
et Robert Parker
6. Jean-Luc Thunevin
et Muriel Andraud
aux débuts de Valandraud
7. Chantal et Gérard Perse
8. Michel Rolland
à Fontenil

D’autres encore bousculent les convenances d’une époque surannée. « C’était une génération vraiment surprenante », s’enthousiasme encore aujourd’hui Michel Bettane. « À Ausone, au cœur d’un conflit familial, le jeune Alain Vauthier cherche à imposer sa vision du grand vin. Au château Angélus, Hubert de Boüard nourrit la même ambition et bouscule son père qui dirige la propriété avec un intérêt limité pour les vignes. Il convainc sa famille de sa vision du grand vin. L’artiste François Mitjavile, les frères Bécot, etc., on sentait bien qu’il se passait quelque chose de formidable. » La raideur disparaît, le tannin s’arrondit, les vins deviennent plus moelleux, plus confortables à boire. Outre-Atlantique, ce type de vin plaît. Rapidement, le public américain, conseillé en ce sens par Robert Parker, se met à les adorer. Bientôt dans le village, l’heure est au rajeunissement et aux nouveaux venus. « Le village voit débarquer dans ses vignes un jeune comte élégant, fin et drôle, qui s’est mis en tête de faire voler en éclats les conventions un peu rigides de l’époque », s’amuse Thierry Desseauve. Dans cette bande, Stephan von Neipperg est celui qui comprend le plus tôt l’importance de la communication, décisive pour accompagner ce moment d’ébullition créative et donner du crédit à cette appellation qui recommence à faire parler d’elle. C’est ce qu’il met en place pour son cru Canon-la-Gaffelière. Malgré tous les efforts de cette nouvelle génération pour aller plus loin, l’appellation continue d’être engluée dans une torpeur d’une autre époque. Lié sans doute à un classement encore conservateur et rigide, consacrant de vieilles réputations plus que la course vers l’avant de vignerons novateurs et enthousiastes, l’immobilisme règne, les lignes ne bougent pas, les prix sont figés.
Jean-Luc Thunevin (encadré page 46) va tout changer. Vin de garage, vin de jardinier, tout a été dit et écrit sur le saint-émilion de Valandraud. Sauf peut-être l’essentiel. Faire ce que Murielle et Jean-Luc Thunevin ont fait sur le terroir excentré de Saint-Étienne-de-Lisse, aux confins est de l’appellation, relève du prodige. À l’époque, seules sont considérées comme étant le vrai terroir de Saint-émilion les vignes situées dans le village, sur le plateau partagé avec Pomerol et sur les deux flancs de la côte qui enserrent le village. Tout le reste, les terroirs de sable des environs de Libourne, le pied de côte et la plaine du sud de l’appellation et, bien sûr, toute la partie orientale sont considérés comme secondaires. Sorti de nulle part, Thunevin produit un grand vin, encensé par Bettane et Parker, dans un volume incroyablement limité. Et le vend au prix d’un cru classé. Rastignac saint-émilionnais, il incarne avec Valandraud – devenu premier grand cru classé sans passer par l’étape cru classé – la force du classement. Un tremplin formidable pour les plus méritants et la possibilité de passer outre toute forme de déterminisme social, conformément à l’esprit égalitaire des appellations d’origine contrôlée. Dans les années 1990, Saint-Émilion entre véritablement dans une nouvelle ère. La transformation œnologique s’accentue, le consulting proposé par Michel Rolland commence à se généraliser. Partout dans les propriétés, on veut du raisin mûr, des beaux merlots riches sans avoir à les chaptaliser, des bois de qualité pour donner ces arômes torréfiés qui plaisent tant aux consommateurs américains. Le modèle change. Saint-Émilion commence à prendre conscience de ses terroirs et de son pouvoir de séduction.

La folie critique
Le millésime 1995 permet aux propriétés de Saint-Émilion de retrouver le moral. Abondante et d’excellente qualité, la récolte de l’année permet de partir à la reconquête d’un marché américain de plus en plus vigilant sur la qualité. Le rôle de la presse spécialisée a de plus en plus d’importance. Les conséquences de la crise économique de 1991 sont brutales. Les faillites de revendeurs s’enchaînent aux États-Unis et de nombreux stocks de millésimes antérieurs restent bloqués dans les entrepôts et dans les containers. Le négoce brade ces encombrants « retours d’Amérique » à des prix cassés. La grande distribution s’empresse de les acheter pour les revendre lors d’opérations spéciales et leurs foires aux vins tournent alors à plein régime. Les acheteurs ont besoin d’expertise et de notes pour s’y retrouver, comme l’explique Thierry Desseauve : « Paradoxalement, ces méventes permettent à la critique française de décoller. Il y a beaucoup de vins sur le marché. Les notes commencent à avoir de l’importance ». Les vins de Saint-Émilion n’échappent pas à la mise en place de cette hiérarchie du bon goût. Le fossé se creuse entre les crus. Un certain nombre de valeurs sûres et historiques périclitent devant les progrès des propriétés engagées sur la voie de la modernité. Ce qui accentue la méfiance des vieilles familles traditionnelles. Sans possibilité ou envie de s’inscrire dans la course au grand vin, elles commencent à vendre. La vie du village, figée depuis les années d’après-guerre, se désorganise. Des tensions apparaissent. On agace son voisin en se positionnant sur telle ou telle opportunité de s’agrandir, on aiguise les jalousies en obtenant une excellente note dans un guide reconnu.
Au début des années 2000, ces changements sont significatifs. Le système Parker est à son apogée. Une bonne note de la part du « Ralph Nader du vin » (du nom d’un avocat ardent défenseur des droits des consommateurs, NDLR) revient à tout vendre dans la demi-heure aux États-Unis. À Saint-Émilion, le style des vins évolue, on abandonne la diversité de goût au profit d’une vision plus monolithique que le marché international plébiscite. Une flopée de nouveaux crus, souvent microscopiques, émergent au tournant du siècle, sollicitant et obtenant parfois des notes maximales lors de dégustations « en primeur » qui prennent alors l’allure d’un festival de Cannes du vin, avec défilé de starlettes et excès œnologiques en tout genre. C’est l’apogée des vins de garage, qui bousculent un temps les hiérarchies. Déjà quelques réticences s’expriment. On cherche le responsable qui a corrompu le vin pur de Saint-Émilion. On regarde du côté des consultants et, de manière abusive, on accuse Michel Rolland. Les vins qu’il élabore, corsés et puissants, sont au goût de Parker. Ils se vendent. Cette période de lutte d’influence dans le village s’accompagne d’un évènement qui va changer durablement le visage de l’appellation, achevant de la faire passer du glamour à un niveau de séduction encore supérieur, celui du luxe.

Cheval Blanc est en vente
Désormais ouvert sur le monde, le village de Saint-Émilion intéresse les amateurs et les curieux. De plus en plus nombreux, les touristes se pressent pour visiter son riche patrimoine architectural, et goûter son vin et ses macarons. Sa notoriété planétaire atteint son apogée avec la vente du château Cheval Blanc, cru parmi les plus célèbres de tout le Bordelais et propriété durant un siècle et demi de la famille Fourcaud-Laussac. Un duo en fait l’acquisition en 1998. Le financier belge Albert Frère et Bernard Arnault. L’arrivée du patron de ce qui devient vite le premier groupe mondial de luxe, LVMH, marque le début d’une nouvelle période pour la vie de l’appellation. Venus de tous les horizons, des investisseurs fortunés sont attirés par la présence de l’homme d’affaires français et cherchent des vignes. Le monde fermé de Saint-Émilion déploie à bras ouverts son capital. La plupart des propriétés, dont la gestion restait encore familiale, bascule dans l’univers des grandes entreprises. L’ensemble des métiers de la vigne et du vin se professionnalisent. Les crus investissent massivement, commencent à construire des chais pharaoniques, signés par des architectes fameux, engagent de jeunes et brillants œnologues et agronomes pour prendre en charge la partie technique, s’adjoignent les conseils et les analyses de consultants brillants, les Rolland, Derenoncourt, Dubourdieu, de Boüard, plus tard Thomas Duclos. La cité s’ouvre au tourisme de masse. Le moment est décisif dans l’histoire récente, impliquant des changements économiques et structuraux fondamentaux.
Après un long combat, Alain Vauthier prend le pouvoir à Ausone en 1997. Le self-made man Gérard Perse arrive à Pavie en 1998. Tous deux signent aussitôt des vins réussis qui deviennent des références stylistiques pour l’appellation. Jean-Luc Thunevin explique avoir vu débarquer des « compétiteurs qui n’étaient pas là pour faire de la figuration ». Dans l’optique des classements de 2006, puis de 2012, les propriétés se répondent coup pour coup dans leur volonté d’élaborer le plus grand vin possible. L’importance du terroir, un peu mise de côté lors de la prédominance du goût Parker, revient sur le devant de la scène. Les directions générales et techniques des crus s’emparent des questions liées aux pratiques culturales, au cœur des attentes du marché. On pousse plus loin les recherches liées à la géologie, on reconstruit des terroirs historiques, on défriche des zones reculées, on morcèle et découpe à l’extrême les parcellaires. Le modèle bourguignon s’installe.
François Despagne, propriétaire et vigneron du château Grand Corbin-Despagne, s’interroge sur ce changement de mentalité : « Faire du vin ici est devenu une affaire de passionnés. Autrefois, les gens n’étaient pas impliqués et faisaient ça par défaut. De nos jours, ce n’est plus possible, autant vendre la propriété. Depuis dix ans, on sent que l’appellation se remet tout le temps en question. Il y a plus de passion que dans la génération de nos parents ». À mesure que les familles historiques deviennent moins nombreuses, les nouveaux venus s’impliquent et se mettent au service du vin. « Ici, on se prend au jeu. Au bout d’un moment, on aime ça, on aime être en concurrence avec des produits aussi spectaculaires et des vignerons aussi doués. Les gens qui viennent tombent amoureux de l’appellation. Tout ce monde se croise et vit ensemble, sur place, dans les châteaux, dans le village. Les propriétés qui fonctionnent le mieux sont gérées par des gens qui sont viscéralement attachés au village. »

Saint-Émilion et son clocher, sans doute l’un des plus beaux villages viticoles de France.

L’arrivée de tous ces investisseurs étrangers a permis à Saint-Émilion de trouver un second souffle. Venus concurrencer les familles historiques sur leurs terres, ils ont contribué grandement à la réputation du vin et à faire de l’appellation ce qu’elle est aujourd’hui. Moins évidente, leur implication dans la vie du village est en revanche plus difficile à mesurer. Si le tourisme de masse a quelque peu étouffé l’ancienne vie authentique et locale, certains regrettent également la disparition des formes de collégialité qui ont fait la grandeur collective de l’appellation, incarnée de manière triomphale par la Jurade de Saint-Émilion.
Un nouveau paramètre s’est invité dans l’ébullition permanente de Saint-Émilion. Le climat et ses transformations. Durant les décennies 1990 et surtout 2000, le réchauffement global associé à des pratiques culturales innovantes a provoqué la fin de la chaptalisation, puis l’augmentation des degrés, en particulier ceux du précoce cépage merlot. À la fin des années 2000, le glorieux et très opulent 2009 fait réfléchir. Certains se rappellent alors que leur encépagement traditionnel comporte une part non négligeable de cabernet franc, parfois même de cabernet-sauvignon. Le « bouchet », comme on appelle le cabernet franc dans la région, avait une réputation paradoxale, celle de ces cépages tardifs qui savent, lorsqu’ils sont mûrs, donner un éclat et un dynamisme incomparables au vin. Autrefois, la bonne maturité arrivait une année sur cinq. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Saint-Émilion est donc entré dans une nouvelle phase de ses métamorphoses, où les mots « fraîcheur », « éclat », « pureté », « croquant » tiennent le haut du pavé. Au-delà de cet énième rebondissement stylistique, il faut voir ici l’effort permanent d’un vignoble et de ceux qui l’incarnent de se réinventer. Ce n’est pas rien.

Le classement est mort, vive le classement
Nous ne pouvions refermer ce récit sans aborder la délicate question du classement. Pas question de nous risquer au jeu des pronostics. Depuis 2012, on pourra se faire une idée de notre appréciation en consultant librement l’ensemble des notes que nous attribuons à chacun des crus engagés dans la démarche. Né de l’esprit révolutionnaire des appellations d’origine contrôlée, ce classement devait permettre, selon son intention originale, de présenter une hiérarchie solide entre les crus, discutable tous les dix ans selon la qualité affichée. Idée d’autant plus fabuleuse que, comme le rappelle Michel Bettane, elle reposait sur « la sportivité d’une collectivité de producteurs acceptant de soumettre au jugement de la nation la qualité individuelle de leurs produits. Ce qui contraste avec les palmarès inamovibles de tous les autres secteurs prestigieux du Bordelais ». Sans doute, ce postulat de départ a été mis à mal par la brutale montée en puissance de Saint-Émilion et la découverte de son fort potentiel de valorisation. Saint-Émilion est une appellation compliquée. Les enjeux politiques ont façonné son identité. Ainsi, les liens entre les paroisses qui dépendaient de l’église du village et la mise à l’écart pendant longtemps de celles qui n’en dépendaient pas se sont traduits, côté classement, par un rejet (jusqu’au dernier classement) de tous les crus périphériques. Parmi toutes les raisons possibles aux tensions et aux non-dits que chaque nouveau classement vient réveiller, le découpage de la première aire géographique de l’appellation a probablement frustré les plus puissantes et les plus vieilles familles du village, sceptiques quant à l’intégration dans le décret de toutes les autres communes. Michel Bettane détaille : « Elles ont profité de cette première classification pour faire un palmarès à l’intérieur de l’appellation grand cru. Seuls les meilleurs terroirs de l’appellation pouvaient prétendre à un rang de cru classé. Or, à l’exception de Larcis-Ducasse situé dans le prolongement de la côte Pavie, tous les premiers crus classés promus en 1955 sont situés sur la commune de Saint-Émilion ». Un entre-soi mal digéré par tous les autres crus qui nourrissaient l’envie d’accéder au rang supérieur.
Pourtant, pour la majorité des producteurs de l’appellation, la force d’attraction de ce classement ne s’est jamais démentie, même au plus fort des crises judiciaires. Bien sûr, le retrait récent des candidatures des châteaux Ausone, Cheval Blanc et Angélus – trois premiers crus classés A – sème le doute. Pour autant, le classement a moins de plomb dans l’aile qu’on aimerait le faire croire. La volonté de produire des grands vins et la valorisation qui les accompagne sont encore très liées à la possibilité d’y être promu et à son principe de révision. On lui doit, en partie, la qualité exceptionnelle des vins ces dix dernières années. Comment expliquer autrement cette émulation réunissant autant de talent, de savoir-faire vigneron, de compétence œnologique, d’intelligence commerciale, de stratégies d’entreprises, de consultants géniaux et d’agronomes brillants ? Au fond, Saint-Émilion est à l’image de la société française, écartelée entre un héritage rural commun à défendre urbi et orbi et la liberté individuelle toujours plus forte d’entreprendre et de réussir. Prions pour que ce génie sans commune mesure ne se perde pas dans les basses besognes essentielles des procédures et sous les coups fourbes de ceux qui ne sont pas capables d’en saisir la grandeur. Celle-ci contribue à faire de la civilisation du vin une civilisation vivante.