Accueil Blog Page 104

Le millésime 2020 à Bordeaux par Michel Bettane

Retrouvez notre grand dossier primeurs 2020 avec l’ensemble de nos notes ce vendredi 7 mai sur notre site.

 

Dégustation : Jiayin Liu, Michel Bettane, Louis-Victor Charvet, Thierry Desseauve et Denis Hervier

Il est indispensable pour prendre la mesure d’un nouveau millésime à Bordeaux, avant de consulter l’abondante documentation sur les conditions climatiques de sa naissance, y compris pour ceux qui comme nous sont présents pendant les vendanges et ont goûté les raisins, de tout avoir dégusté, sans préjugé. Ce que notre petite équipe a fait pendant quinze jours, revenant à plusieurs reprises sur les échantillons du même château en raison des innombrables variations de qualité, ou de service, inévitables dans des vins aussi jeunes. Sans parler des caprices de la météo qui alternent désormais chaleur inédite et de refroidissements brutaux, avec les conséquences malheureuses sur notre perception des échantillons. Il nous a fallu souvent déguster deux ou trois échantillons, parfois même cinq, avant de pouvoir saisir parfaitement leur rapport au millésime et au terroir. Avec cette année une difficulté supplémentaire, la multiplication des verres non neutres, malgré tous les efforts de nettoyage et de rinçage. J’avoue notre étonnement devant tous les commentaires de dégustation d’échantillons envoyés à des milliers de kilomètres de distance, pandémie oblige, ou plutôt commerce exige, et commentés en vidéo conférence et en temps réel, qui ne semblent en aucune façon reproduire la fragilité qu’on constate sur place, au point même de naissance du vin. Ceci-dit, ou regretté, 2020 sera globalement un très beau, peut-être même un grand millésime, voire un très grand millésime selon la nature des sols, de leur travail et surtout d’heureuses évolutions liées au cycle végétatif de la vigne.

La chaleur de mars et d’avril a favorisé une très grande précocité, supérieure de deux semaines à la moyenne. La fin du printemps fut plus froide et plus humide, avec inévitablement la crainte d’un développement du mildiou, vigoureux en juin et juillet. Deux mois de chaleur sèche ont rétabli des conditions favorables et même surprenantes pour de nombreux producteurs qui n’en n’espéraient pas tant. Fin août, les raisins blancs atteignaient une excellente maturité et il ne fallait pas trop attendre pour les vendanger. Pour les rouges, les merlots étaient remarquables un peu partout vers le 10 septembre, tout comme les cabernets francs. Une période plus instable dans la seconde moitié de septembre a parfois perturbé le cycle des cabernets-sauvignons, d’autant plus que sur les sols de graves peu argileuses, ils avaient plus souffert du manque d’eau de l’été. Situation contraire sur les graves argileuses où, jusqu’au 30 septembre, leur état sanitaire ne s’est pas détérioré. Les baies étaient petites, avec des peaux épaisses, plus de pépins que d’habitude, et parfaitement mûres, sans les excès de sucre de l’année 2018. De façon générale les merlots culminent à 14° et les cabernets à 13°, avec des teneurs globales de 13°, 13,5° sans la moindre chaptalisation. Les indices tanniques sont parmi les plus élevés de l’histoire, avec des acidités qui se sont globalement bien maintenues, bénéficiant des rendements modérés, souvent inférieurs à 40 hl/ha. Analytiquement, ces vins sont promis à une grande garde. Et qualitativement ? Les vins semblent plus concentrés en milieu de bouche que les 2019, peut-être même encore plus qu’en 2018 mais certainement moins chaleureux. Ce sont les fins de bouche qui impressionnent le plus, par leur longueur et leur fraîcheur mentholée qui relèvent davantage du caractère océanique qu’on apprécie tant dans les vins de Gironde.

Les deux rives ont connu des réussites comparables, avec une mention spéciale pour les vins de Saint-Estèphe et de Léognan, sur la Rive gauche, et la côte de Saint-Émilion sur la Rive droite, particulièrement en limite de Castillon. Les vins liquoreux ont eu moins de chance. Le botrytis ne se développait pas début septembre en raison du manque d’humidité. Pour ceux qui attendaient, les pluies de la seconde moitié de septembre délavaient les raisins. Il y eut une petite fenêtre très heureuse avec le retour du soleil début octobre, et ceux qui avaient la chance d’avoir leurs raisins à point ont rentré des vendanges fort convenables mais très limitées en rendement, de l’ordre de 6 à 8 hl/ha.

Le mondovino de la semaine n°18 tourne à fond

Chaque jour a son lot de nouveautés. En voici quatre : Le César des coteaux bourguignons, Envie de château, Petits corps malades, +10 %

Le César des coteaux bourguignons

Il n’est question ni de Jules César ni des Césars du cinéma, mais de sauvegarde du patrimoine et de transmission. Le césar, aussi connu sous les noms de césar noir, gros monsieur, gros noir, hureau, lombard, picargneau, picargniol, picargniot, picarniau, picorneau, romain et ronçain, est un vieux cépage local sur le point de disparaître en raison de son mûrissement parfois difficile. Il n’en reste plus que quelques hectares dont cinq sur la commune d’Irancy. Il donne sa typicité particulière et dans les bons millésimes, un bon potentiel de garde. Ce 2018 de la maison Simonnet-Febvre en est un bon ambassadeur.
13,80 euros. Disponible chez les cavistes et sur simonnet-febvre.com

Envie de château

Utile et agréable, c’est le séjour proposé par le château de Ferrand et sa magnifique bâtisse entièrement rénovée avec goût et élégance par les designers Patrick Jouin et Sanjit Manku. En plus des visites et dégustations, on profitera aussi d’une table gastronomique, de six expériences autour du vin et de trois chambres calmes et spacieuses. La chambre de la Cour, la chambre du Potager et la chambre du Parc. En famille ou entre amis, on peut privatiser cette très belle maison de maître située sur les hauteurs de Saint-Émilion et dominant la vallée de la Dordogne, au vignoble de 42 hectares d’un seul tenant.
Contact et réservations : [email protected] ou 05 57 74 47 11

Petits corps malades

Avec un chai signé Jean Nouvel et des œuvres d’artistes russes pour habiller ses bouteilles, l’art est au centre des préoccupations du Château La Grâce Dieu des Prieurs. Tout comme le bien-être des enfants malades. En décembre 2020, pour venir en aide aux enfants atteints de maladies cardiovasculaires et thoraciques, le château bordelais a fait un don de 100 000 euros au centre cardio-thoracique de Monaco. Cette année, c’est l’Hôpital de Great Ormond Street à Londres qui soigne des enfants atteints de maladies graves qui bénéficiera de cette donation. Pour chaque magnum vendu de la cuvée Elena, 1 000 euros seront reversés à l’œuvre caritative Great Ormond Street Hospital Children’s Charity. Pour cette opération, le château La Grâce Dieu des Prieurs s’est associé à Lymited, la plateforme digitale de vente de produits de luxe.
Les 10 magnums de la cuvée Elena seront disponibles sur Lymited.com cet été.

+10 %

C’est l’augmentation du stock des AOP de la vallée du Rhône au 31 juillet 2020. L’équivalent de 17 mois de réserve et de 2,4 millions d’hectolitres. Philippe Pellaton, président d’Inter Rhône, a une explication : « En France, pendant la crise liée au Covid-19, la grande distribution est à l’étal. En revanche, les ventes en CHR ont souffert de manière importante. Le volume exporté en Chine a été divisé par deux pour s’établir à 46 000 hl. » Le gel subit dans le vignoble va aussi avoir un impact sur les rendements des prochaines productions. Philippe Pellaton précise cependant qu’« après le gel que nous avons subi les 7 et 8 avril dernier, ce stock constitue une opportunité ». Selon lui, l’été s’annonce prometteur : « Avec la prochaine réouverture des restaurants, des commerces et de la saison estivale, la consommation des ménages va repartir à la hausse ».
Plus d’informations sur https://www.vins-rhone.com

Un petit voyage au pied de la Côte-Rôtie

C’est un de ces voyages que Mathieu Garçon, le photographe, et moi aimons décider à la dernière minute, avec la météo pour bon prétexte, ce côté on the road again, juste après le premier confinement. Évidemment, nous avons adoré chaque minute et tous ceux que nous avons croisé au pied de ces falaises de vignes dinguissimes. Une suite de portraits courts, tous font des côte-rôtie merveilleux. Certains d’entre eux ont fait l’objet d’articles plus longs dans EnMagnum, je vous renvoie à la collection.

Agnès Levet
Chez les Levet, l’histoire a commencé en 1929, le grand-père d’Agnès qui, elle, a repris le domaine des mains de son père en 2004. Michel Bettane qualifie les Levet de « héros secrets de la Côte-Rôtie ». Il fallait rencontrer Agnès, sa discrétion, son humilité, pour comprendre. Elle dit : « On prenait mon père pour un fou parce qu’il binait tout à la main », c’est clair. Elle mentionne à peine le fait que ce sont « des vignes difficiles », qu’il y a « des murs à remonter » (un travail de titan). Décidément, il faut croire que le grand vin justifie tout et les sacrifices. Oui, Agnès Levet produit de grands vins et moins chers que son entourage immédiat. En plus d’être des héros de la Côte, les Levet sont la chance de l’amateur.

Stéphane Ogier
Les Ogier étaient d’importants producteurs de fruits. Un peu de légumes aussi, de la vigne. Stéphane est la septième génération des Ogier d’Ampuis. La seconde qui fait son vin. « Je ne suis pas éloigné du style de mon père. » Il a bien fait si l’on considère l’immense succès qu’il connaît dans le monde entier, ami des stars, producteurs de cuvées parcellaires aux tarifs stratosphériques, réclamé partout. Le succès le plus total et le chai ultra-moderne qui va avec. Treize hectares en côte-rôtie, c’est un très beau patrimoine et il reste lucide quand il se souvient que « C’est l’arrivée des désherbants chimiques qui a permis le développement du vignoble ». Lui, il a été l’un des tout premiers à travailler les sols. Avec un cheval, même….

Lire la suite ici sur le blog bonvivant

Laurent Vaillé est mort, c’est lui qui faisait la Grange des Pères

Je n’ai jamais rencontré l’homme de la Grange des Pères, sa disparition m’impressionne. J’ai appelé mon ami Antoine Pétrus pour qu’il m’en dise quelque chose.

Voilà, en quelques lignes, ce qu’il m’a dit :

« Je le connaissais depuis quinze ans, rencontré grâce à Xavier Braujou (La Terrasse d’Élise) qui avait commencé chez lui. Laurent Vaillé était un garçon de grande ouverture et sensibilité. Il était fin, spirituel, il avait rencontré et aimait nos grands hommes Chave, Bonneau, Reynaud. Il avait l’amour des vins du Sud, les manières des villageois d’antan, la pudeur et la réserve. Il était plus timide que communicant, ne voulait jamais parler de lui. Pourtant, il m’appelait parfois, nous parlions des heures, de tout, de rien, de vin, du temps. Nous nous sommes revus il y a très peu de jours. Il était content que j’ai “osé quitter Taillevent”, ce sont ses mots. Il savait conserver de l’émerveillement et de la simplicité malgré l’engouement qui entourait ses vins. Il était un homme rare et intemporel. Je ne commenterai pas son départ ou les circonstances. C’est une peine immense, voilà tout. Je me sens seul cet après-midi. »

Merci, Antoine, pour tes jolis mots. Et moi, mes pensées accompagnent mon cher Éloi Dürrbach. Laurent Vaillé avait commencé à Trévallon, Éloi l’aimait beaucoup, il doit être envahi de tristesse.

(J’ai trouvé cette photo sur le mur Facebook de Nicolas Herbin qui signe là un très bel hommage.)

Le mondovino de la semaine n°17 tourne à fond

Chaque jour a son lot de nouveautés. En voici quatre : Prendre l’air en Provence, 8.74 milliards d’euros, La côte chalonnaise en Chanson, Picpoul à la conquête des étoiles

Prendre l’air en Provence

Le confinement touche bientôt à sa fin. Place à la liberté, au soleil, à l’air frais et à la redécouverte du vignoble. Direction la Provence que nous aimons pour ses vigneronnes, ses vignerons, ses domaines et ses vignobles. Aurélie Bertin ouvre les portes de ses deux domaines qui viennent d’obtenir le label « Vignerons Engagés », premier label RSE de la filière vin, délivré par le collectif Vignerons en développement durable. On pourra découvrir le château des Demoiselles (300 hectares) avec sa bastide construite en 1830 transformée en maison d’hôtes de cinq chambres décorées dans un esprit bohême. Ou flâner au château Sainte-Roseline (110 hectares) à la découverte de la chapelle abritant les reliques de Sainte-Roseline et de l’ancienne abbaye transformée en maison d’habitation par l’architecte Jean-Michel Wilmotte. Au programme : visites, dégustations, parcours artistiques, balades à vélo et pour les plus sportifs, la « Foulée des Demoiselles », une course dédiée aux femmes au profit de la lutte contre les cancers.
Plus d’informations : chateaudesdemoiselles.com ou sainte-roseline.com

8,74 milliards d’euros

C’est le chiffre d’affaire des exportations françaises de vins en 2020, soit 13,59 millions d’hectolitres. Un recul de 5 % et une perte de 1,06 milliards d’euros par rapport à 2019 constaté par FranceAgriMer. Cette baisse de volume est accompagnée par un repli de 6 % du prix moyen qui atteint désormais 6,43 euros par litre. La pandémie de la Covid-19 et les tensions commerciales avec les États-Unis sont les deux principales causes de cette dévalorisation.

La côte chalonnaise en Chanson

La maison Chanson Père et Fils, plus ancienne des maisons beaunoises, possède un vignoble de 43 hectares très bien situé avec, entre autres, des vignes dans le Clos des Mouches, en beaune premier cru. La maison est aussi présente plus au sud de la Bourgogne où elle signe ce rully 2017, remarquable de minéralité et bien élevé. Il est issu de parcelles à forte dominante argilo-calcaire sur des veines d’alluvions et de marne situées au cœur de l’appellation. Une belle affaire.
20 euros chez les cavistes

Picpoul à la conquête des étoiles

La cave de l’Ormarine et la maison Jeanjean unissent leur savoir-faire pour créer « Acaciae », un picpoul-de-pinet gastronomique dont la production ne dépasse pas 3 000 bouteilles, issu d’une sélection des meilleures parcelles de l’appellation, élevé sur lies fines pendant quatre mois en fût d’acacia. « Le bois d’acacia était une évidence pour sublimer le piquepoul. Il marque le vin avec finesse et préserve la fraîcheur et la légèreté caractéristique du cépage », explique Iain Munson, Master of Wine et créateur de la cuvée. En plus la bouteille est glamour, courte avec ses courbes élégantes et son étiquette épurée.
25 euros, disponible pour le réseau CHR et chez les cavistes

Lalou Bize-Leroy, un trésor national vivant

Elle a suivi au plus près soixante vendanges en Bourgogne. Elle a acheté, récolté, vinifié, élevé bon nombre des plus sublimes chefs d’œuvre qu’a produit la Bourgogne depuis 1955. Vigneronne éprise de son terroir, Lalou Bize-Leroy a fait de son nom l’une des signatures les plus recherchées – et les plus chères – du monde du vin. Avec des convictions chevillées au corps et un enthousiasme inentamé, elle s’est confiée longuement à Thierry Desseauve pour EN MAGNUM.

 

« Je voulais vivre en montagne, vivre de la montagne. Mon idée, c’était d’avoir un petit hôtel en montagne. » Lalou a alors une vingtaine d’années, on l’imagine forcément aussi décidée et virevoltante qu’aujourd’hui. Il faut simplement amadouer ce père chéri et respecté, Henri Leroy, aussi imposant qu’elle est menue, entrepreneur éclairé qui a su dans l’entre-deux-guerres faire de la maison familiale bourguignonne un poids lourds des eaux-de-vie et qui est également devenu copropriétaire, en 1942, du domaine de la Romanée Conti. On imagine la réaction du grand homme, père aimant, père cédant, mais tout de même les pieds sur terre. Si c’est ce que tu veux vraiment, fais au moins l’école hôtelière. « On est partis à Lausanne et, dans l’école, en attendant la directrice, il m’a dit la larme à l’œil, lui que je n’ai jamais vu pleurer : “Si tu restais avec moi tu pourrais aller à la montagne quand tu veux.” » On a aussitôt quitté l’école et nous sommes repartis vers Meursault. Le lendemain matin à huit heures, je commençais à travailler. Je me rappelle lui avoir dit, sans modestie : « Je te ferai un nom. » Nous sommes au printemps 1955, Lalou Leroy entre dans la carrière et commence son grand œuvre.

En 1955, la Bourgogne est dans une situation paradoxale. Les rendements sont faibles, les vignes sont vieilles, les cuvaisons traditionnelles, les engrais, les clones et les vinifications courtes n’ont pas encore envahi la région comme ils le feront dix ans plus tard. Bref, on y trouve beaucoup de vins formidables, mais peu de professionnels s’en soucient et les consommateurs ne sont guère plus attentifs. Lalou, toujours : « Les meilleurs vignerons vendaient leurs vins aux négociants, on avait l’embarras du choix. » Elle court d’un cru à l’autre, elle goûte, elle achète ce qu’elle aime, elle ne discute jamais le prix. « Il y avait aussi des vins moyens et je n’achetais pas tout ce que je dégustais. J’avais déjà en tête ce que devait être un bon pommard, un bon volnay. J’ai été élevée dans le respect du vin et je suis passionnée depuis toute petite. J’ai réalisé très jeune que ce n’était pas un hasard si les vins de Meursault étaient élégants comme la flèche de Meursault. Il y avait une correspondance entre la vigne, le paysage et le goût, ça je l’ai réalisé étant petite. »

Soixante ans plus tard, nous voilà à déguster ces vins devenus des mythes bourguignons ultimes, des vins de collectionneurs énamourés et d’agioteurs effrénés, le nez de Lalou entre dans le verre, le mien aussi, la fraîcheur est immense, le parfum infini, la vigueur et la profondeur donnent aux nectars une impression d’éternelle jeunesse. Ce suchots à la robe acajou mêle au bouquet de zeste d’orange confit et de fleurs séchées les senteurs du caillou chauffé par le soleil du terroir de Vosne-Romanée qui lui a donné naissance. Cet extraordinaire gevrey 1er cru les-cazetiers impose semble-t-il pour toujours sa plénitude et sa maturité. Ils sont tous là, vaillants soldats de cette première campagne, du délicat monthélie au glorieux chambertin, de la subtile romanée saint-vivant (« une belle musique », dit-elle) au lumineux mazis, du généreux richebourg au pur musigny, ils sont tous là, réécrivant à la manière œnophile le vers célèbre de Mallarmé : « Tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change ». En six décennies, la vie de Lalou Leroy, devenue Lalou Bize-Leroy par son mariage avec Marcel Bize, s’est indissolublement liée à celle des grands vins de Bourgogne, jusqu’à devenir le symbole et la vigie de leur génie singulier.

Il y eut plusieurs périodes dans cette existence tout entière dédiée au vin. La première, celle de la Maison Leroy et des vins qu’elle choisissait, plutôt qu’achetait, se poursuit toujours, même si de son propre aveu « c’était beaucoup plus facile en 1955 qu’aujourd’hui. Il y a maintenant beaucoup de winemaking, ce dont j’ai horreur. De ce fait, j’achète très peu, cette année je n’ai pas encore acheté de foudre. » Les spécialistes distinguent évidemment ces vins « de négoce » de ceux du domaine Leroy qui, on y viendra, naît en 1988. Une dégustation comme celle que nous avons faite de 24 crus du millésime 1955, tous vins de négoce, impressionne autant par l’homogénéité stylistique que qualitative. Un domaine n’aurait pas été plus cohérent. Lalou le justifie : « J’appliquais la même politique en tant que négociant. Je voulais des vins de très haute qualité et c’est une recherche constante. Si le vin n’est pas bon je n’en veux pas. C’est extra ou ce n’est pas. »

En 1974, elle devient cogérante, avec Aubert de Villaine, représentant de l’autre famille copropriétaire, du domaine de la Romanée-Conti. La maison Leroy, où elle a succédé à son père, distribue les vins du DRC dans le monde entier, sauf aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. C’est le germe d’une rupture qui deviendra effective en 1992. Pour autant, c’est à cette période que se refonde tant l’extrême qualité des vins du domaine de la Romanée-Conti que leur exceptionnel destin commercial. Le domaine Leroy naît en 1988 grâce à l’appui financier du groupe de distribution japonais Takashimaya  qui entre dans le capital de la maison Leroy à hauteur de 33%. L’affaire fit grand bruit à l’époque, le ministre de l’Agriculture Nallet enfourchant le grand air de la défense de l’intérêt national avec ce ton aussi impérieux que ridicule que seuls sont capables de prendre les politiques et les journalistes. Takashimaya est une institution japonaise, un « Galeries Lafayette » en plus luxueux, mais certains n’ont voulu y voir qu’un prédateur inculte. Le représentant en France de Takashimaya, aujourd’hui à la retraite, s’étonne encore des réactions à leur arrivée. Vingt-sept ans plus tard, Takashimaya est toujours là, à la même hauteur, et peu d’actionnaires auront été aussi respectueux du trésor qu’ils auront contribué à bâtir.

L’acquisition en 1988 du domaine Charles Noellat, essentiellement basé en côte-de-nuits, mais avec aussi quelques parcelles à Savigny, vient compléter les parcelles historiquement détenues par la famille, à Pommard, Volnay-Santenots, puis d’autres crus sont achetés dans la foulée, Corton-Renardes, Corton-Charlemagne, un peu de Musigny. Quelques mois plus tard le domaine Philippe Rémy complète le nouveau domaine Leroy, installé à Vosne-Romanée et constitué aujourd’hui de 22 hectares avec neuf grands crus. Lalou et son mari vivent au domaine d’Auvenay, une belle et ancienne ferme sur les hauteurs de Saint-Romain dotée elle aussi d’un petit, mais précieux, patrimoine de vignes.

Devenue vigneronne, Lalou prend vite la décision de convertir l’ensemble du vignoble à l’agriculture biodynamique. Un choix iconoclaste dans la Bourgogne engraissée, désinsectisée et désherbée de l’époque, mais le choix d’une vie, de la vie. Elle n’hésite pas : « J’avais compris depuis bien longtemps que tout était vivant, le raisin, le vin. Je ne voulais pas qu’on tue la vigne avec des pesticides, fongicides, insecticides, c’est un crime. J’ai découvert la biodynamie dans un article de Patrice Potier publié dans la Tribune de Genève auquel mon mari, qui était Suisse, était abonné. On est alors allé voir Nicolas Joly à la Coulée de Serrant et j’ai vu que c’était ce que je recherchais. La biodynamie, c’est du bon sens finalement. Et c’est une façon de vivre et de penser. Moralement et physiquement, j’étais incapable de faire autrement. Pythagore a dit il y a 2 600 ans que tant que les hommes ne respecteraient pas les animaux et les règnes inférieurs, ils ne connaîtraient ni la joie ni l’amour. On amène à la plante et au sol une force de vie. Elle est très contente et ça se voit tout de suite à ses feuilles. Elle respire, elle vit. Au début, on rognait et le rognage abattait les vignes. Je me suis alors mise à leur préparer des tisanes de camomille et j’ai tout de suite vu les bienfaits de cette plante sur la vigne. Encore aujourd’hui, je prépare des tisanes très variées selon la saison, le temps, la forme des vignes. »

C’est une philosophie exigeante. On l’interroge sur l’attaque terrible de mildiou qui faillit réduire à néant son millésime 1993 et qui fit beaucoup jaser dans un vignoble sceptique et routinier. Pas plus aujourd’hui qu’à l’époque, elle ne se démonte. « J’ai manqué de surveillance et nous avons raté un traitement à cause de la pluie. L’eau de Vosne-Romanée était très argileuse, l’argile s’est agglomérée à la bouillie bordelaise et nous aurions dû, au lieu de répandre de l’eau, répandre de la bouillie qui nous aurait évité une terrible attaque de mildiou. Désormais, chaque semaine, nos vignes reçoivent une tisane, une décoction, un peu de cuivre et de soufre. » On arrive là au plus profond du mystère des vins des domaines Leroy et d’Auvenay. À plus de quatre fois vingt ans, Lalou garde une modestie de débutante quand il s’agit d’expliquer cette incroyable énergie qui émane de chacun des vins, des plus simples, si tant est que l’on puisse ainsi qualifier ses auxey, aux grands crus. « On a 27 ans (d’expérience de la biodynamie, NDLR) et beaucoup de choses devant nous. Ce n’est pas du savoir-faire, c’est la terre. Le minéral devient suc, le suc devient sève, la sève nourrit les feuilles, c’est donc tout à fait normal qu’on ait des vins pleins de vie et d’énergie. Nos vins vont grandir. Il ne faut pas confondre géologie et agriculture, on commence seulement à en percevoir les effets. Avec cette préparation que Rudolf Steiner a baptisée “préparation 500” et qui s’adresse aux racines, on fait un travail absolument incroyable. »

Elle a pour ses vignes des attentions d’éleveur amoureux de son troupeau, ce qui l’amène sur certains sujets à se distinguer de pratiquement tous les autres vignerons de la planète : « Je ne veux pas arracher de vigne. Un vignoble c’est comme un village, il faut des vieux, des adultes, des jeunes et des nouveau-nés, ils vivent ensemble, se parlent, s’aident. » Cette volonté de prendre la vigne pour un être vivant, intelligent et autonome, influe aussi sur sa politique de rendement, notoirement minimaliste. « Je veux que le rendement soit bas et que le message soit dense. Certains producteurs pratiquent la saignée, selon moi c’est la vigne qui fait son rendement, c’est elle qui commande. On prend ce que donne la vigne. On ne fait pas de vendanges vertes. » Pour tout dire, on a l’impression qu’il lui coûte d’abandonner ses raisins, qu’elle amène grappe entière en cuve. « On enlève la verdure de chaque grappe, c’est un travail de titan. On ne veut pas abîmer les raisins en les arrachant à la grappe et, de plus, la grappe permet au jus de bien circuler dans la cuve. La maturité de la vigne permet également de ne pas donner cette sensation de raideur au vin. » La tension, l’énergie naissent aussi d’une vendange démarrée assez tôt, pour avoir une acidité convenable et haute plutôt que de devoir ajouter de l’acidité. Lalou Bize-Leroy n’a pas le culte du degré et n’hésite d’ailleurs pas à chaptaliser. « C’est comme un tuteur qu’on met sur une plante. Il faut que le vin soit au moins à 13° pour qu’il ait la force de passer le temps. En général nos vins se trouvent entre 12° et 12,5° et je les chaptalise pour arriver à 13°. » Le reste, c’est-à-dire la vinification, est littérature. Jusqu’à la mise en bouteille. « C’est le vin qui décide. En rouge, quand il est clair, on le tire. J’aime les vins qui sentent encore le fruit, le raisin et pas le tutti-frutti. Je ne filtre pas et je ne pratique pas le collage. Pour exemple, je trouve que le dépôt du volnay fait partie de la magie du vin. »

Demeure la rareté et la durée, puisque ces vins-là sont éternels. En regardant ses bouteilles, Henri Leroy disait à sa fille : « Oublie-les, sois patiente. » Elle l’est devenue. Elle sait que sa vie mêlera jusqu’au bout le yin et le yang du vigneron, l’extrême responsabilité et le respect le plus complet de la puissance de l’univers. « Je m’implique dans toutes les étapes. Pour avoir des beaux vins il faut avoir des beaux raisins. Il ne faut pas forcer la nature, mais l’apprivoiser. »

Albéric Bichot : « La Bourgogne est la région qui souffre le moins »

Albéric Bichot, vous êtes le président de la maison Albert Bichot, l’un des cinq grands négociants de Beaune. Comment la maison a-t-elle passé 2020 ?

C’est une année exceptionnelle et historique, l’année de tous les dangers et de toutes les remises en question. Comme je suis d’un naturel optimiste, je dirais que c’est aussi l’année de tous les rebonds. La Bourgogne continue d’être bénie des dieu. Si l’on regarde le chiffre d’affaires global de l’année, on constate une baisse d’environ 7 à 8 % pour le vignoble dans son ensemble, coopérateurs, viticulteurs et négociants confondus. Au printemps 2020, au moment du début de cette crise, tout le monde en Bourgogne aurait signé des deux mains pour ce résultat. Est-ce qu’il y a un modèle bourguignon de résilience, je ne sais pas. Nous essayons de trouver des solutions. L’offre de la Bourgogne reste quand même très large. Certes, il y a les grands crus, les noms connus et les climats célèbres, il y a aussi tous les autres vins de Bourgogne, les mâcons, les chablis, les hautes-côtes et les vins de la côte chalonnaise.

 

Lire la suite ici sur le blog bonvivant

L’addition, s’il vous plaît

Les restaurants sont fermés depuis si longtemps, trop longtemps. Le manque qui creuse. Des plus petits caboulots aux plus grands étoilés, le plaisir ordinaire du « partage et de la convivialité », comme disent les banals, fait gravement défaut. À un point tel qu’on ne sait plus vraiment si cette mesure d’exception devenue la norme a encore un sens. Je ne m’engagerais pas sur la remise en question périlleuse des décisions sanitaires du gouvernement et de ses multiples antennes. Comme d’autres, je ne suis sûr ni de la réalité de mon diplôme d’immunologiste ni de mes compétences de Président de la République. Je passe mon tour avec un gros soupir de lassitude, on entend tout et le contraire de tout, c’est épuisant. Je pense tous les jours à ceux que j’aime, à leur avenir, à la suite de leur aventure. Comment sortir de là ? Dans quel état allons-nous les retrouver ? Vont-ils seulement réussir à surmonter l’épreuve ? Nous, déjà, nous avons du mal à nous passer d’eux, peuvent-ils se passer de nous ? Certains, en pure perte, se sont levés avec vigueur contre le traitement qui leur est réservé, nous les soutenons du fond du cœur avec l’impatience des retrouvailles sans cesse reportées. Et nous saluons leur courage et leur implication. D’autres ont ouverts, « pour les amis » et puis, ils se sont faits plus prudents devant les menaces proférées à leur encontre par le ministre des punitions. Et je ne parle pas de l’histrion grotesque qui a bien failli faire vaciller le régime.

 

Lire la suite ici sur le blog bonvivant

Le mondovino de la semaine n°16 tourne à fond

Chaque jour a son lot de nouveautés. En voici cinq : Un numéro d’équilibre ; Le gel, parole de vignerons ; La déclaration de Noval ; Rosé perpétuel ; 8 639 414…

Un numéro d’équilibre

« Les bordeaux savent être aussi de vrais vins de plaisir et révéler un fruit expressif. » Avec L’Équilibriste, la nouvelle cuvée de Château de Parenchère, le domaine fait un pas de plus vers le bordeaux qu’on aime. Croquant et gourmand, fait sans sulfites ajoutés, issu d’une viticulture en route vers l’agriculture biologique respectueuse de l’environnement. 9 euros sur parenchere.com

Le gel, parole de vignerons

« Oui, les dégâts sont très importants. D’après nos premières estimations, il semblerait que plus de 80 % de la récolte 2021 soit détruite, en blanc comme en rouge ; étant donné la douceur de l’hiver que nous venons de traverser, tout était « sorti », ce qui n’arrange rien à l’affaire. Bref, c’est un coup supplémentaire, en ces temps où nous sommes tous déjà bien éprouvés. Nous sommes en train d’étudier toutes les possibilités, avec nos fournisseurs, nos banques et les autorités (qui brillent souvent par leurs effets d’annonces et ensuite par leurs absences), nos vignerons partenaires pour activité de négoce (Le Loup dans la Bergerie) et nos partenaires dans la distribution pour affronter cette crise. Nous les remercions encore pour leur soutien, leur amitié… » Famille ORLIAC, domaine-hortus.fr

La déclaration de Noval

« Je suis très heureux d’annoncer la déclaration à Quinta do Noval de nos trois exceptionnels Portos Vintage 2019 : Quinta do Noval Nacional Vintage 2019, Quinta do Noval Vintage 2019 et Quinta do Passadouro Vintage 2019 », déclare Christian Seely, directeur général de Quinta do Noval. Le Nacional (environ 820 euros) est un field blend de plusieurs cépages traditionnels de la vallée du Douro. Frais, puissant, structuré, long et élégant, Vintage 2019 (environ 90 euros) est un vin parfaitement harmonieux, fin, concentré et délicat, à inscrire dans le style pur et classique de la maison. Quinta do Passadouro Vintage 2019 (environ 60 euros) est la grande nouveauté. C’est le premier millésime de cette Quinta vinifié par l’équipe de Noval après son acquisition en 2019. Les vins seront disponibles cet été. Plus d’informations sur quintadonoval.com ou [email protected]

Rosé perpétuel

Les beaux jours sont là, les bons champagnes rosés sont de sortie. Comme le rosé Solera de Champagne Palmer. Ce qu’en disent nos experts ? « Finement framboisé, impeccable de fraîcheur et de souplesse, ce champagne rosé est remarquablement maîtrisé. 15/20 ». Au travail soigné de cette maison s’ajoute un assemblage de qualité. Une belle affaire pour le prix. 37 euros sur boutique.champagnepalmer.fr

8 639 414

…euros, est le montant total réalisé par la vente aux enchères intitulée La Romanée Memories 1865-2005 organisée par Baghera/wines le 19 avril 2021 à Genève. Les 332 lots de « La Romanée » proviennent de la cave privée de la grande maison beaunoise Bouchard Père & Fils. « La Romanée Memories », le lot n°325 composé de 12 bouteilles du millésime mythique 1865, a été adjugé à 1 769 192 euros soit plus de quatre fois son estimation haute. « Ce résultat extraordinaire exprime l’enthousiasme non démenti des amateurs de grands vins pour la Bourgogne. Il consacre aussi de manière éclatante la reconnaissance du savoir-faire inégalé de Bouchard Père & Fils, grand domaine historique et emblématique de la Bourgogne viticole. Nul autre partenaire que Baghera/wines ne pouvait nous conduire à un résultat aussi remarquable », précise Gilles de Larouzière Henriot, Président Bouchard Père & Fils. Plus d’informations sur bouchard-pereetfils.com

Grenache, mystères, surprises et malentendus

Le roi des cépages qui bordent la grande bleue est capable de tout. des finesses de dentelière aux puissances les plus décoiffantes. C’est le sol et le vigneron qui font les différences

De tous les cépages méditerranéens, entendons qui prospèrent tout autour de la Méditerranée ou sous le même type de climat, le grenache est de loin le plus planté. Un peu moins de 200 000 hectares dans le monde, sans qu’on puisse connaître de chiffre plus précis, dont une petite moitié en France, une autre petite moitié en Espagne, et un petit cinquième dans le reste du monde, avec quelques micro-secteurs privilégiés, en Sardaigne, en Australie ou dans le sud de la Californie. Il était encore proportionnellement plus important dans les pays latins il y a trente ans, mais il est très injustement victime du snobisme de nombreux amateurs et d’une méconnaissance inquiétante des professionnels de l’agriculture.

Trop d’amateurs jugent son vin trop lourd, trop vulgaire dans sa saveur, trop peu buvable en raison de sa richesse en alcool. Mais ils ne font pas beaucoup d’efforts pour mieux connaître ses grandes expressions, à quelques exceptions glorieuses près. Les professionnels pensent gagner plus d’argent en plantant à sa place des cépages plus à la mode, comme les grands classiques internationaux, ou plus rares, parmi les variétés locales, en se donnant la bonne conscience de les préserver. Au sujet du grenache, les généticiens ne savent pas grand-chose. La seule nouveauté qu’ils ont apportée est la création, par hybridation avec le cabernet-sauvignon, d’un nouveau cépage, le marselan, qui semble trouver en Chine des expressions plus convaincantes qu’en France, où pourtant on l’a conçu. Pour mieux comprendre ce cépage, nous n’avons donc que le savoir empirique de ceux qui le cultivent depuis des générations.

Son origine divise les observateurs, facilement aveuglés par leur chauvinisme. Son nom officiel, grenache ou garnacha en Espagne, dérive probablement d’un mot de dialecte basque voulant dire cépage local, un peu comme sauvignon ou savagnin dérivent de sauvage, et connotent des cépages qui se plaisent bien depuis toujours dans des secteurs précis. En Rioja, on le nomme depuis longtemps tinto aragonese. Le royaume d’Aragon, au milieu de l’Espagne, s’est étendu considérablement vers l’est à partir du XVe siècle. La Sardaigne a fait partie des territoires annexés et on ne sera pas surpris d’y retrouver le grenache sous le nom de cannonau. Les Sardes en sont si fiers qu’ils s’attribuent même son origine et prétendent que les Aragonais, charmés par la qualité de leur vin ont importé ce cépage chez eux. Ils tirent leur certitude de restes datant de 3 000 ans dans la vallée de Tirso, mais qui ne peuvent être soumis à une analyse génétique fiable.

La première hypothèse apparaît tout de même nettement plus plausible et je serais tenté de défendre comme véritable origine de notre cépage, à l’intérieur de l’Aragon, sa zone nord, proche de la Navarre et de la Galicie, tant le raisin semble à l’aise dans ces vignobles et sa saveur, délicieuse. D’autres secteurs du pays l’ont adopté, la Rioja Baja, le Priorat en Catalogne, la Ribeira Sacra en Galicie. Il semble en revanche curieusement absent dans la continuation du Duero, sous le nom de Douro, au Portugal. Mais ses expressions les plus mémorables, ou en tout cas les plus connues dans le monde, proviennent de son importation progressive dans le sud de la France à partir du XVIIIe siècle notamment à Châteauneuf-du-Pape, ex-Calcernier.

Partout dans le monde, le grenache est un cépage naturellement vigoureux qui, sur des sols fertiles, peut facilement atteindre des rendements de cent hectolitres par hectare avec des densités de plantations moyennes ou faibles. Mais ce type de vin peu coûteux à produire, souple, facile et de degré convenable par rapport à sa générosité en jus, ne permet pas d’expression véritable du terroir ou du micro-climat. Vinifié seul, le grenache manque de couleur, de milieu et de fin de bouche, avec une tendance à la fragilité et à l’oxydation. On améliore un peu les choses en l’assemblant en vinification ou en vin fait avec des variétés plus tanniques, et heureusement bien plus qu’un peu, en réduisant considérablement son rendement par le choix de sols moins fertiles et d’une conduite de la vigne plus stricte.

À quarante hectolitres par hectare, ou moins pour de très vieilles vignes (le cépage est doué d’une grande longévité et les plants centenaires ne manquent pas), on change complètement d’univers, avec des vins d’une ampleur de saveur mémorable, d’un velouté de texture sensue, d’un appel universel, d’une capacité mystérieuse à équilibrer en bouche leur richesse en alcool naturel (15° ou plus). Ce qui n’enlève en rien sa capacité à se marier à d’autres cépages aimant le soleil.

La syrah poivre un peu son bouquet et apporte plus de finesse aromatique et un soutien tannique et réducteur qui l’épaule. Le mourvèdre encore plus tannique et réducteur, et sans doute plus complémentaire dans sa saveur, serait un partenaire idéal s’il n’était limité dans sa maturité par son besoin en humidité dans le sol, parfois incompatible avec les étés torrides et secs mieux supportés par son compagnon. Les vieux carignans, au jus plus énergique, profitent en retour de la plus grande aptitude des peaux du grenache à donner des tannins fins et complexes.

Enfin, une proportion de raisins blancs plus acides et de moindre degré aide à la régularité des fermentations et surtout à la diminution du degré final des vins et au sentiment de fraîcheur et de finesse supplémentaire que cette diminution autorise. Lui-même semble comme le pinot noir assez instable génétiquement et se décline en de nombreuses sous-espèces. Les plus visibles le sont par leur couleur de peau, avec des grains blancs, rosés (appelés localement gris), rouge clair, rouge grenat et parfois même rouge cardinal. Cela influera sur la couleur finale du vin mais surtout sur le type de vinification à adopter. Le grenache gris sera idéal pour l’élaboration de vins doux naturels de type rancio, où l’on recherche une teinte fauve, ambrée.

Pour des mises en bouteilles plus rapides, porto Vintage, maury et banyuls Rimage, on préfèrera le grenache noir. Pour des vins blancs mutés ou non mutés, le grenache blanc, particulièrement sur des sols calcaires qui lui transmettent leur énergie, donne souvent des résultats étonnants qu’on commence enfin à apprécier à leur juste mesure.

Toutes ces qualités méritent d’être défendues. Il y eut en 2006 les journées internationales du grenache à Collioure, à l’initiative des vignerons du Roussillon et de leurs voisins. En 2010, Nicole Rolet organisa dans sa propriété du Chêne Bleu le premier symposium international du grenache, réunissant des agronomes, des œnologues, des viticulteurs de trente pays pour faire le point sur nos connaissances actuelles. Avec mon ami Steven Spurrier, j’ai eu l’honneur d’en être parrain et de voir le dynamisme de ses initiateurs se concrétiser en un “Grenache Day”, voire un “Grenache Night”, rendez-vous festif et gustatif annuel et mondial de tous les amateurs du cépage.

L’objectif de ces associations est simple. Défendre la présence de ce cépage trop souvent victime d’arrachages inspirés par des décisions politiques stupides : on ne produira pas de meilleurs vins en climat chaud et sec avec les variétés internationales qu’on souhaite planter à sa place. Syrahs compotées, méconnaissables et à la survie bien peu probable dans des sols qu’elles n’aiment pas et vins dilués par les apports d’eau nécessaires. Cabernets et merlots rustiques, eux aussi alourdis et méconnaissables, vins blancs issus de raisins vendangés verts et sans arômes dopés au bois neuf ou aux copeaux. Confronter ensuite et surtout les tours de mains empiriques des meilleurs vinificateurs et cultivateurs pour adapter sa maturité au réchauffement climatique.

On devra jouer sur la conduite de la vigne (taille et palissage) pour atteindre des maturités satisfaisantes, mais avec moins de production de sucre, sur le retour à des plantations plus denses et mieux encore à des complantations plus denses, associant les trois types principaux (noir, gris, blanc) à plus de cépages blancs ou moins producteurs d’alcool, issus d’une large liste de variétés oubliées, en leur redonnant vie dans des conservatoires expérimentaux. En travaillant sur la vendange entière qui affaiblit un peu le degré potentiel d’une vendange égrappée, sur les températures de fermentation et leur influence sur les levures, sur la sélection de levures moins actives. Vaste programme dans lequel on n’oubliera pas la promotion des meilleurs vins, dans les caves des amateurs et sur les cartes de vins des restaurateurs avisés et des cavistes passionnés.

Retrouvez cet article dans son intégralité dans En Magnum #15.